Deux titres, un seul canard

Mettez-les côte à côte. franceinfo titre : « Crue meurtrière au Népal : un troisième rescapé, de nationalité chinoise, a été extrait vivant d’un tunnel » [1]. BFM TV titre : « Crue au Népal: un troisième rescapé, de nationalité chinoise, extrait vivant d’un tunnel dix jours après les inondations » [2]. Tout varie : le verbe (« a été extrait » contre « extrait »), la date, la ponctuation. Le squelette, lui, ne bouge pas d’une syllabe : « un troisième rescapé, de nationalité chinoise », « extrait vivant d’un tunnel ». Deux rédactions, le même jour, la même phrase.

C’est ce qu’Orwell nomme duckspeak dans l’appendice de 1984 : émettre des sons comme un canard, depuis le larynx, sans mobiliser les étages supérieurs du cerveau. Le canardage n’est pas un mensonge ; c’est une parole qui n’a plus besoin de penser pour être produite. Ici, deux salles de rédaction ont caqueté à l’unisson, et aucune ne dit au lecteur d’où vient la formule.

L’article d’une phrase et la formule qui blanchit la provenance

L’article de BFM TV tient en une phrase ; citons-la intégralement : « Les secours népalais sont parvenus samedi à extraire une troisième personne, de nationalité chinoise, d’un tunnel du nord du pays où il était retenu prisonnier depuis la crue meurtrière du 26 août, a-t-on appris auprès de l’armée » [2]. Une phrase, zéro marge. Rien n’y peut être interrogé, puisqu’il n’y a rien à interroger : pas un chiffre de morts, pas un nom d’ouvrier, pas un nom de chantier. Et la formule finale, « a-t-on appris auprès de l’armée », est une petite merveille de blanchiment de provenance : « on », c’est qui ? Le journaliste a-t-il appelé l’armée népalaise, ou a-t-il lu une dépêche ? Le lecteur ne peut pas savoir. La formule présente un relais d’agence comme une voix propre.

Car l’hypothèse la plus économique est bien celle d’une dépêche commune. Dans le corps de son article, franceinfo crédite l’AFP pour la citation clé : « Un ressortissant chinois vient juste d’être sorti d’un tunnel », « a déclaré à l’AFP un porte-parole de l’armée » [1]. La matière première est donc, visiblement, du texte d’agence au moins d’un côté. Mais aucun des deux titres ne porte la mention AFP ; l’habillage (le titre, la numérotation « un troisième rescapé », l’architecture du récit) est présenté comme la voix de chaque rédaction.

Détail d’atelier : l’article de franceinfo se répète littéralement. La phrase « Juste après le désastre, les autorités népalaises avaient estimé à une centaine le nombre d’ouvriers susceptibles d’être bloqués dans ce tunnel » apparaît deux fois, une fois avant l’invite à se connecter, une fois dans le corps, la seconde occurrence avec une coquille (« les autorité népalaises ») [1]. Un article qui se cite mot pour mot est un article assemblé, pas écrit. Il juxtapose aussi deux chiffres sans les réconcilier : « une centaine » d’ouvriers potentiellement bloqués selon les autorités, « au moins 40 ou 45 » personnes présentes au moment de la crue selon le rescapé Sanjay Sah [1]. Cent contre quarante : l’écart n’est ni questionné ni même remarqué. Les nombres sont relayés, pas traités.

« Miraculé » : le mot qui conclut avant d’examiner

franceinfo emploie « miraculé » deux fois : « les secours ont retrouvé un ouvrier miraculé », puis « la découverte de ces miraculés » [1]. Un lien associé vend « l’incroyable sauvetage » [1]. Incroyable : littéralement, qu’on n’y croie pas, donc qu’on ne l’examine pas.

Le mot travaille sur trois plans. D’abord, il attribue la survie à la providence ; or l’article cite le témoignage qui dément ce cadrage. Sanjay Sah, 30 ans, raconte : « Je ne pouvais pas m’enfuir seul. (…) Je leur ai dit à tous de courir. Je n’ai pas eu le temps de sortir » [1]. Voilà un homme qui prend des décisions et alerte ses collègues ; il survit par l’action autant que par la chance. La rédaction tient dans ses propres guillemets la preuve d’une agentivité humaine, et la range sous l’étiquette « miracle ».

Ensuite, le mot centre un rescapé et marginalise le reste. La phrase qui annonce l’ouvrier « miraculé » contient, dans une subordonnée, « au moins 1 325 morts et plus de 5 000 disparus » [1]. Un rescapé a le titre ; 5 000 disparus ont une incise. L’arithmétique de l’attention est le cadrage. Et après cette incise, les 5 000 disparus ne réapparaissent plus nulle part dans l’article.

Enfin, le mot transforme l’événement en genre : le récit de sauvetage, avec son documentaire à regarder (« “Dans la vallée engloutie” : regardez le documentaire de franceinfo consacré aux crues meurtrières au Népal et au Tibet » [1]). Une vallée où 5 000 personnes sont portées disparues devient un titre de film d’aventure. C’est du Huxley pur : dans Brave New World, la catastrophe n’est pas cachée, elle est consommée ; l’émotion est le produit.

Une grammaire où l’eau est le seul sujet

Dans les deux rédactions, l’eau est le seul acteur. franceinfo : « la crue meurtrière qui a fait au moins 1 325 morts » [1] ; la crue tue, seule. BFM TV va plus loin : l’ouvrier « était retenu prisonnier » dans le tunnel [2] ; le tunnel devient le geôlier. Dans cette grammaire, personne n’a employé personne, personne n’a décidé de rien. La novlangue d’Orwell vise moins à interdire les idées qu’à rendre leur formulation impossible ; ici, la grammaire fait le travail. Quand l’eau est le seul sujet, la question « qui a envoyé ces ouvriers là-bas ? » devient grammaticalement difficile à poser.

Pourtant, l’article dit lui-même qu’il y avait « une centaine » d’ouvriers « susceptibles d’être bloqués dans ce tunnel, qui se trouve sur le site d’une usine électrique » ensevelie « par le déferlement de roches et de boues » [1]. Cent ouvriers, dans un tunnel, sur le site d’une centrale, dans une vallée. Qui a construit cette « usine électrique » ? Qui l’exploite ? Qui a envoyé cent ouvriers creuser là ? Aucun des deux articles ne nomme le projet, l’entreprise, ni le donneur d’ordre [1][2]. « Usine électrique » est aussi vague que possible ; le flou fait ici le travail de l’euphémisme.

Le contexte géologique et climatique, lui, existe, mais en quarantaine. Dans la même page, en marge, un géologue alerte : « Des glaciers peuvent éclater à tout moment. Il y a une bombe au-dessus de nos têtes » [1]. Une autre tuile traite d’El Niño (« La planète s’engage en eaux inconnues » [1]). Le média possède le contexte et le relègue en liens associés, pendant que le titre va au miracle. Le cadrage est structurel : le sauvetage en une, la bombe au carousel.

Notons aussi la taxonomie. Les deux rescapés népalais ont un nom et un âge (Sanjay Sah, 30 ans ; Kabir Maharjan, 45 ans) [1] ; le rescapé chinois n’a qu’une nationalité, « de nationalité chinoise », dans les deux rédactions [1][2]. La classification avant l’individu.

La page foraine

Regardez enfin ce qui entoure la nouvelle sur la page franceinfo : « Activez les notifications franceinfo et ne manquez rien de l’actualité » [1] ; « Pour sauvegarder cet article, connectez-vous ou créez un compte franceinfo » [1] ; un bloc de consentement qui explique que « France Télévisions utilise aussi les pixels de suivi et les liens traçants » [1]. Et la liste des « Shorts », où « Deux miraculés retrouvés vivants après le torrent au Népal » [1] côtoie « Pourquoi Céline Dion garde ses distances aves ses fans ? » (la coquille « aves » est dans l’original) [1] et « Un jeu vidéo pour s’amuser à survoler des stades » [1]. Mille trois cent vingt-cinq morts partagent un carousel avec un jeu de survol de stades. Chez Huxley, la distraction n’est pas un accident de format : elle est le format. La nouvelle est l’emballage ; le produit, c’est l’inscription aux notifications et le pixel de suivi.

Ce que le lecteur devrait savoir à la place