Le soir du 4 octobre, convergence des unes. France Info annonce que « le candidat d’extrême droite Flavio Bolsonaro crée la surprise et devance Lula au premier tour » [1]. RFI : le sénateur « a créé la surprise » [2]. Lula, cité par tous : un résultat « inattendu » [1][2], « unexpected » dans la copie de l’Associated Press [4]. Trois rédactions, un seul mot, et ce mot sort de la bouche du perdant du soir. Notons la grammaire de l’opération : le candidat « crée » la surprise, il est actif ; les sondages, eux, n’ont fait qu’exister. L’échec de l’instrument n’a pas de sujet.
Un imprévu que la mesure a fabriqué
Le résultat n’était « inattendu » que par rapport aux sondages. France Info le concède en une clause : « Les sondages prévoyaient un léger avantage pour Lula jusqu’à la veille du vote. Mais, comme en 2018, les enquêtes d’opinion ont sous-estimé la force de la droite » [1]. Relisez lentement : l’erreur s’est déjà produite, dans le même sens, il y a huit ans ; elle est constatée, puis rangée. Personne ne demande pourquoi l’instrument se trompe toujours dans la même direction, ni pourquoi la couverture a relayé ses chiffres jusqu’à la veille du scrutin. Le mot « surprise » fait ce travail de nettoyage : ce qui est un échec de la mesure devient un trait du réel. C’est de la novlangue de confort : si c’était inattendu, personne n’est coupable de ne pas l’avoir attendu.
Ce que le fil disait le jour même
Le même jour, la copie AP reprise par PBS posait le décor complet : Jair Bolsonaro, le père, purge une peine de 27 ans pour tentative de coup d’État [3] ; le fils a fait campagne sur sa libération et son retour en politique [3] ; le fils traîne des accusations de corruption, dont des millions de dollars reçus d’un banquier déchu, censés financer un film sur la vie de son père [3] ; le juge qui a instruit la condamnation du père est lui-même éclaboussé par un scandale de corruption [3] ; et l’administration Trump a imposé des droits de douane élevés aux exportations brésiliennes, retiré le visa de l’ambassadeur et sanctionné un juge de la Cour suprême [3].
De tout cela, le lecteur de France Info [1] et de RFI [2] ne lit presque rien. RFI mentionne Trump qui suit l’élection « de très près » [2] et donne un facteur causal, le vote utile [2] ; mais ni la condamnation du père, ni la promesse de le libérer, ni le scandale du juge, ni les pressions américaines. France Info, rien de tout cela dans le texte. L’article renvoie bien, en bas de page, vers d’autres contenus promettant « scandales » et « craintes d’ingérences » [1] ; mais dans le corps du récit, l’élection est un match, et le match n’a pas d’histoire. Détail révélateur : RFI cite la promesse de Flavio Bolsonaro de « libérer le peuple brésilien » [2] ; la copie AP rapporte l’autre promesse de libération, celle du père condamné [3]. Le lecteur français a eu la libération rhétorique, pas la libération littérale.
« Plus modérée » : l’euphémisme qui ne tient que par l’oubli
France Info écrit que le candidat « se présente comme une version “plus modérée” de son père » [1]. L’attribution est correcte ; le problème est ce qui l’entoure. Rien dans l’article ne permet d’éprouver le mot, alors que la matière disponible le jour même dit que ce « modéré » promet de libérer un président condamné pour tentative de coup d’État [3] et réclame la destitution de juges de la Cour suprême [5]. Supprimez la condamnation du récit, et « plus modérée » passe sans effort. L’euphémisme n’a pas besoin d’être inventé ; il a seulement besoin que le fait contradictoire soit absent.
Le « raz de marée », la politique sans auteurs
RFI décrit « un raz de marée de la droite et de l’extrême droite au Congrès » [2] ; Valeurs Actuelles voit « un raz de marée en faveur de la droite nationaliste » [5]. Deux rédactions opposées, la même météo. La marée n’a pas d’auteurs ; c’est ce qui la rend si commode. Elle arrive, on la constate, personne ne l’a votée, informée ou payée. La métaphore fait exactement le travail du mot « surprise » : l’une rend le résultat imprévisible, l’autre inévitable, et les deux le rendent inexpliqué.
Le miroir de Valeurs Actuelles
Le contre-pied idéologique commet l’erreur symétrique. Le même jour, RFI ouvre sur « le sénateur conservateur » [2] quand France Info titre sur « le candidat d’extrême droite » [1] ; VA, elle, ne colle aucune étiquette à Flavio Bolsonaro et transforme Lula en « icône de la gauche populiste » [5]. Là où les premiers taisent la condamnation, VA la donne mais l’enveloppe dans le récit bolsonariste : les partisans auraient « crié au complot politique des juges rouges » [5], et l’auteur conclut, en une éditorialisation assumée, « Force est de constater que cette stratégie simple a fonctionné » [5]. L’analyse clé est attribuée à « un Français observant depuis plus de 20 ans les transformations politiques » du pays [5] : ni nom, ni fonction, ni méthode. Quant à l’affirmation selon laquelle un seul institut de sondage aurait mesuré la percée avant d’être « discrédité par les médias mainstream » [5], elle ne cite ni le nom de l’institut ni le chiffre ; invérifiable à partir de ce corpus, elle fonctionne comme un article de foi. Le lecteur a donc le choix entre deux tableaux : le match sans mémoire, ou le récit armé. Aucun ne lui donne les faits vérifiables.
Des prolongations au lieu d’enjeux
Reste la couche Huxley. Avant même le vote, RFI cadrait déjà le jour comme « marqué par une forte division de l’électorat » [6] ; après le vote, Lula : « Le match va commencer. Nous sommes dans les prolongations » [1][2], et « I am very good in the knockout stage » (je suis très bon en phase à élimination directe) [4]. Les rédactions relaient la métaphore sportive sans distance, et elle arrange tout le monde. Même la victoire est racontée dans le vocabulaire du vainqueur : « un vote de confiance pour le changement », « le Brésil n’en peut plus », repris tels quels [1][2] ; VA y ajoute « le glas a sonné pour l’ère du PT » [5], écho direct du « It’s the end of the Workers’ Party era » (c’est la fin de l’ère du Parti des travailleurs) du candidat [4]. Une élection dont l’un des finalistes promet de libérer un condamné pour coup d’État et de destituer des juges [3][5] devient un match avec prolongations, c’est-à-dire du suspense, c’est-à-dire du divertissement. La « surprise » est d’ailleurs la grammaire du sport : le rebondissement, voilà le récit. Le lecteur est invité à consommer le résultat, pas à l’examiner.
Ce dont un lecteur aurait besoin à la place
- La condamnation du père, 27 ans pour tentative de coup d’État, et la promesse du fils de le libérer [3][4] : sans ces deux faits, ni le score ni le programme ne sont lisibles.
- Le scandale du juge : Alexandre de Moraes, « numéro deux du Tribunal fédéral suprême », visé par un scandale « à plusieurs dizaines de millions d’euros » selon VA [5], et confirmé comme enjeu par la copie AP, qui note que le juge ayant instruit l’enquête contre Bolsonaro est lui-même visé [3]. C’est la dynamite électorale réelle de ce scrutin, absente des deux articles français.
- L’arithmétique du second tour, celle qui décide réellement : Augusto Cury, troisième avec 3,4 millions de voix, refuse de trancher ; Ronaldo Caiado et Renan Santos, environ 5,3 millions de voix cumulées, ont dit la même chose [4]. Voilà le mécanisme du 25 octobre, bien plus que les « prolongations ».
- Les relevés institutionnels consultables : la mission d’observation de l’Organisation des États américains, qui a rapporté un vote se déroulant sans heurts et dans des conditions de sécurité adéquates, et le président du Tribunal électoral supérieur, Kassio Nunes Marques, qui a déclaré qu’il n’existait « no concrete indication of international interference » (aucune indication concrète d’ingérence internationale) [3]. Ce sont les enregistrements officiels du scrutin, cités par la copie AP et introuvables dans les articles français.
- Et, à la place du mot « surprise », une question simple : pourquoi les sondages sous-estiment-ils la droite brésilienne « comme en 2018 » [1], et qui a payé pour ces sondages ?
