Le jeudi 3 septembre, le site officiel de la Maison Blanche a hébergé une salle d’arcade [2]. Un des jeux copie « Snake » : le joueur incarne Tom Homan, « le conseiller de Donald Trump chargé de l’immigration », et doit « rassembler le plus grand nombre de migrants ayant franchi le Rio Grande, avant de les expulser vers le Mexique » [2]. Un autre, « Build the Wall », copie « Tetris » et invite à « bâtir un mur à la frontière pour se protéger des zombies » ; en cas de défaite, l’écran affiche « Franchissement illégal de la frontière » [1].

Arrêtons-nous sur cet écran de défaite. « Franchissement illégal de la frontière » est la langue des procès-verbaux et des guichets. Devenue message de game over, elle signifie que l’État ne distingue plus son administratif de son divertissement. C’est la novlangie d’Orwell qui n’a plus besoin d’être imposée : elle se joue. Quand le dossier et l’arcade partagent le même lexique, la cruauté devient un score.

La brique de trop

Le titre de franceinfo est, littéralement, une affaire de marque : « L’éditeur de Tetris fait bloc contre un jeu vidéo mis en ligne par la Maison Blanche » [1]. Le fait le plus notable, un État publiant sur son site institutionnel un jeu où des migrants sont des points à ramasser pour être expulsés, passe derrière un litige de propriété intellectuelle. Et la chute d’intro, « C’est la brique de trop » [1], fait en miniature ce que fait le jeu : elle joue. Sur un sujet où des personnes sont réduites à des collectibles, la rédaction réduit le sujet à un calembour.

C’est le mécanisme de Huxley, et il ne nécessite aucune censure. L’article est rangé dans un flux de « Shorts » où voisinent un jeu « pour s’amuser à survoler des stades » [1], les fuites sur GTA VI et Baby Shark. Le jeu de l’expulsion est traité comme une actualité jeux vidéo, entre deux notes culture. À la décharge de franceinfo : c’est le seul des deux articles à nommer les choses (« jeux vidéos anti-immigration » [1]) et le seul à expliquer la stratégie. On y revient.

La « horde », imprimée sans commentaire

Les deux titres reproduisent « la horde qui arrive » [1][2]. franceinfo met au moins « zombies » entre guillemets [1]. Valeurs Actuelles, elle, écrit : « Le jeu porte un titre sans ambiguïté : Protégez la frontière de la horde qui arrive » [2]. « Sans ambiguïté » : la déshumanisation est saluée comme une vertu de communication, on commente la clarté du slogan plutôt que ce qu’il dit. « Horde » est le plus vieux mot du répertoire, celui qui précède la chasse. Aucune des deux rédactions ne le glose.

Détail plus révélateur encore : les deux articles ne sont pas d’accord sur ce que désigne la phrase. Chez franceinfo, elle fait partie de la description de « Build the Wall » [1] ; chez Valeurs Actuelles, elle est le titre du jeu d’expulsion [2]. Les deux textes reposent sur la même matière AFP (les deux citent nommément l’AFP pour les mêmes déclarations [1][2], et les citations de l’ONG Frontera Federation comme celle de la Maison Blanche sont identiques mot pour mot). Quelque part dans la reprise, le slogan a migré d’un jeu à l’autre, la conjugaison a changé en route (« protéger » [1], « Protégez » [2]), et personne n’a vérifié. C’est ce qu’Orwell appelle le duckspeak : parler en canard, répéter l’orthodoxie sans penser. Le cancan passe de journal en journal et les détails mutent en transit. Note: nous n’avons pas joué au jeu ; la divergence entre [1] et [2] est un fait, l’explication par une dérive de reprise de dépêche est une hypothèse.

« Fun » et « gagne », répétés, jamais disséqués

La Maison Blanche défend son initiative comme le contraste « entre une culture du fun et de la gagne, et la sombre vision socialiste des démocrates pour l’Amérique » [1][2]. Les deux rédactions recopient la phrase ; aucune ne la démonte. Ce qu’elle fait est pourtant simple : elle pré-classe toute indignation comme « sombre » (sans humour, socialiste) et toute cruauté comme « fun ». C’est de la doublepensée en kit, livrée avec son mode d’emploi, et la presse la transmet comme une « déclaration ».

Valeurs Actuelles ajoute le paragraphe qui complète l’effet catalogue : « D’autres jeux disponibles sur le site présidentiel sont consacrés à des sujets nettement plus consensuels : les monuments de Washington, les repas scolaires ou encore des comptes bancaires destinés aux enfants » [2]. Le jeu de l’expulsion devient un produit dans une gamme. « Consensuels » rassure ; le rayon redevient fréquentable.

Le trolling expliqué, puis exécuté

franceinfo écrit : « La communication de la Maison Blanche s’inspire ouvertement du trolling sur les réseaux sociaux. Ce principe consiste à diffuser des contenus provocateurs afin de susciter des réactions indignées et déclencher un phénomène de viralité » [1]. Rare lucidité. Puis le même article reproduit le tweet promotionnel : « CAN’T STOP WINNING. 🎮Build the wall. Deport. Fill a Trump Account. LIVE - PLAY NOW 📲 » (ON N’ARRÊTE PAS DE GAGNER. 🎮Construis le mur. Expulse. Alimente un Trump Account. EN DIRECT - JOUE MAINTENANT 📲) [1]. France Info explique le mécanisme du trolling, puis l’exécute. Le tweet est une publicité, pour le jeu et pour un dispositif de comptes (« Fill a Trump Account » ; Valeurs Actuelles mentionne de son côté, parmi les thèmes du site, des « comptes bancaires destinés aux enfants » [2]). Il est réimprimé, appel au jeu compris, comme contenu informatif. L’article d’indignation est exactement la viralité que la stratégie était conçue pour produire.

Le fait le plus grave, en subordonnée

La fin de l’article de Valeurs Actuelles contient ce que les deux titres auraient dû mettre en tête : le DHS « a récemment diffusé une vidéo montrant l’expulsion d’immigrés haïtiens entravés », un montage « accompagné d’une musique », après « la suppression par Washington d’un statut qui leur permettait jusqu’alors de séjourner légalement aux États-Unis » [2]. Relisez : des personnes légalement présentes jusqu’à ce que le statut leur soit retiré, expulsées entravées, sur une bande-son. C’est le référent réel du jeu. Il tient dans une subordonnée, en bas d’un article sur un jeu vidéo.

Même mécanisme ensuite : la critique est attribuée à « les opposants à Donald Trump », qui ont qualifié le montage de « dégradant » et de « raciste » [2]. Le jugement est externalisé vers des partisans, donc classable comme opinion. Puis : « Le DHS affirme de son côté avoir procédé à un nombre record d’arrestations d’immigrés en situation irrégulière, avec près de 51 000 personnes interpellées au mois d’août » [2]. « De son côté » est la formule d’équilibre ; « record » est le mot du ministère lui-même ; aucune série, aucun point de comparaison, aucune source hors DHS. Et glissement discret dans la même phrase : le jeu parle d’expulsions, le chiffre d’« arrestations » puis de personnes « interpellées » [2] ; interpeller n’est pas expulser, mais la juxtaposition invite à confondre.

À noter, pour être précis : le titre de Valeurs Actuelles est plus direct que celui de franceinfo (« un jeu vidéo où il faut expulser le plus de migrants possible » [2]). Le problème n’est pas qu’un titre serait honnête et l’autre non ; c’est que les deux transmettent le cadre, chacun avec son habillage. franceinfo habille en litige de marque et en calembour ; Valeurs Actuelles habille en « opérations de communication » [2] et en équilibre des sources. Or un ministère qui met en musique des images d’expulsions de personnes entravées n’est pas en train de « communiquer ».

Ce dont un lecteur aurait besoin à la place