Le 7 septembre, franceinfo reçoit Michèle Créoff, secrétaire générale de l’association Face à l’inceste, au moment où « la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles » arrive « en commission spéciale » à l’Assemblée nationale [1]. L’invitée est identifiée avec une transparence rare : nom, fonction, anciennes responsabilités au Conseil national de protection de l’enfance et à l’Aide sociale à l’enfance [1]. Le sujet est des plus sérieux. Le problème n’est donc pas ce dont l’article parle, mais ce qu’il fait pendant qu’il parle.
Un adjectif qui argumente
Le premier acte de cadrage tient dans le nom : « loi intégrale ». L’adjectif n’est pas descriptif, il est promotionnel. Il affirme la complétude du texte comme un attribut naturel de la chose, et franceinfo le répète le plus souvent sans guillemets ni distance : « la proposition de loi intégrale », « Avec cette loi intégrale », « La loi intégrale sera discutée en séance plénière » [1]. Les guillemets n’apparaissent qu’en marge, dans une phrase dupliquée et un titre voisin [1] ; partout ailleurs, le slogan est devenu le nom de la loi.
Or l’article contient sa propre réfutation. L’association invitée « aimerait que la loi aille plus loin », regrette qu’on ne s’arrête « pas à la définition du viol ou de l’agression sexuelle » et demande « une définition beaucoup plus large » [1]. Traduction : même la partie prenante la plus engagée constate que la loi n’est pas intégrale. Le slogan survit à sa propre contradiction parce qu’aucune voix dans l’article ne le soumet à l’épreuve. C’est le mécanisme orwellien élémentaire : un mot qui fait le travail d’un argument. Inutile de démontrer que le texte est complet ; il suffit de l’appeler « intégrale » assez souvent.
La précision cède au même endroit. L’article et ses propres titres adjacents alternent entre « proposition de loi » et « projet de loi » [1] ; or, dans le vocabulaire constitutionnel français, les deux termes désignent des auteurs différents, les parlementaires d’un côté, le gouvernement de l’autre. Et sur le contenu du texte, l’article ne décrit qu’un seul élément, le « crime autonome d’inceste » [1], en renvoyant le reste à un titre voisin, « Ce que contient la proposition de loi intégrale » [1], comme s’il avouait que ce n’est pas ici qu’on l’apprendra. Quand le nom du médicament fait la promotion, la notice se relâche.
L’applaudimètre intégré aux verbes
Deuxième procédé : l’approbation encodée dans les verbes du journaliste. L’invitée « se félicite » [1], elle « applaudit » [1], elle « lance » [1] ; l’article la présente comme « une figure de la lutte pour les droits des femmes et des enfants » [1], couronne posée avant même qu’elle parle. Cette phrase, soit dit en passant, apparaît deux fois à l’identique dans la page [1], signe d’un montage par blocs plus que d’une relecture. Rien dans cette économie verbale n’invite le lecteur à évaluer une position ; tout l’invite à la partager.
Le monovox est total. Sur la création d’un « crime autonome d’inceste » [1], des questions techniques pourraient être posées : articulation avec les qualifications existantes de viol et d’agression sexuelle, effets sur la preuve et sur la procédure, coût et portée des « actes d’enquête obligatoire » et des « juridictions spécialisées » qu’un titre voisin mentionne sans les expliquer [1]. Aucune n’est posée. Aucun magistrat, aucun pénaliste, aucun parlementaire réservé, aucun représentant du gouvernement ne figure dans l’article. Le lecteur reçoit une position, pas un débat.
Une promesse sans promettre
Troisième procédé, le plus classique : l’effacement de l’agent. L’article évoque « la promesse gouvernementale d’allouer 3 milliards d’euros » [1]. Qui a promis ? Quand ? Dans quel document ? Sur quelle durée ? Fonds nouveaux ou réalloués, et par rapport à quelle base ? Rien. Aucun ministre nommé, aucun calendrier, aucune source. Une « promesse gouvernementale » sans promettre identifiable n’engage personne et ne peut être réclamée à personne ; le nombre flotte, spectaculaire et invérifiable en l’état. L’association « sera vigilante » sur cette promesse [1] ; le journal, lui, se contente de la relayer. Nommer l’auteur de l’engagement, le périodiser, le contextualiser : c’est précisément le travail qui n’est pas fait.
Même schéma pour l’histoire du droit. La France « hérite d’un droit qui n’a pas nommé l’inceste depuis 1791 » [1] : affirmation massive, historique, rapportée uniquement par la partie prenante, sans la moindre vérification indépendante. Note: La loi du 8 février 2010 a tenté d’inscrire l’inceste sur mineurs dans le code pénal (créant un article 222-31-1), mais le Conseil constitutionnel l’a censurée dès le 16 septembre 2011 (décision n° 2011-163 QPC) : le législateur pouvait instituer une qualification particulière, mais il devait la définir suffisamment, ce que le texte ne faisait pas.
Le déluge autour
Reste le dispositif huxleyen, le plus visible et le moins commenté. Autour du sujet, la page déroule son vrai programme : « Activez les notifications franceinfo et ne manquez rien de l’actualité » [1] ; « Vous pouvez désormais privilégier l’affichage des articles de franceinfo dans les résultats de recherche Google » [1] ; une newsletter assortie de « pixels de suivi et des liens traçants » [1]. Entre deux sollicitations, le torrent indifférencié : « Un enfant meurt dans une explosion de gaz », « 6 morts après l’effondrement d’un immeuble à New Delhi », « Quel streamer du ZEvent ferait un bon ministre ? », « Les streamers peuvent-ils sauver le monde ? », « Affaire Bruel : Flavie Flament répond à Mimie Mathy » [1].
Le Meilleur des mondes n’a pas besoin d’interdire le débat sur la protection de l’enfance ; il suffit de le noyer entre une explosion de gaz et une question sur les streamers. L’émotion monte et redescend au rythme du flux, rien ne sédimente. Un lecteur qui voudrait penser quarante secondes à la création d’un crime autonome d’inceste devrait le faire malgré la page, pas grâce à elle.
Le « dire oui » spontané
La phrase la plus révélatrice vient de l’invitée elle-même : la loi « va obliger tout le monde à dire oui, l’inceste existe et oui, l’inceste peut se prouver » [1]. On peut juger cette intention défendable ; c’est un argument politique, et il se discute. Mais l’article en est la démonstration involontaire : il dit oui du début à la fin, sans qu’aucune autre voix soit conviée. Quand le format produit spontanément l’unanimité, l’obligation de dire oui devient superflue. C’est la version douce du procédé orwellien : pas besoin de contraindre l’assentiment quand aucun dispositif ne permet d’y échapper.
Ce que le lecteur devrait avoir à la place
- Le texte de la proposition : les travaux de la commission spéciale de l’Assemblée nationale sont publics.
- L’origine nominative, datée et chiffrée de l’engagement des 3 milliards : une déclaration attribuable, un document budgétaire, n’importe quoi de vérifiable.
- Au moins une voix contradictoire ou technique : magistrature, pénalistes, parlementaires opposés ou réservés.
- Une vérification indépendante de l’affirmation « depuis 1791 ».
Le lecteur n’a pas reçu une information sur une loi ; il a reçu une position, emballée dans un slogan, applaudie par des verbes, chiffrée par un nombre sans auteur, et livrée au milieu d’un torrent qui garantit qu’il n’y pensera plus demain. « Intégrale » est, à cet égard, le nom le plus honnête du dispositif : tout y est, sauf le débat.
