Un record mondial de consommation de charbon vient d’être annoncé, et l’article que franceinfo lui consacre ne nomme aucun de ses responsables. Pas un belligérant, pas un bloqueur de détroit, pas un pays consommateur, pas une entreprise. Le charbon, en revanche, a un caractère et un verbe d’action : « Le charbon fait de la résistance » [1]. Tout le reste est météo.
Le titre dit « va », le corps dit « risque »
Le titre annonce : « La consommation de charbon va atteindre un pic historique en 2026 » [1]. Le corps tempère, trois fois : la consommation « risque d’atteindre un nouveau record », la demande « risque de progresser de 1,2% » [1]. Entre les deux, le conditionnel a disparu. Une prévision devient un événement programmé, et le « selon l’Agence internationale de l’énergie » du titre sert de paraphe : il protège le média pendant que l’indicatif vend l’histoire. Le lecteur qui ne lit que le titre, c’est-à-dire presque tout le monde, repart avec une certitude que l’article lui-même n’a pas.
Le polluant en héros
« Le charbon fait de la résistance » [1]. La phrase est sympathique, et c’est bien le problème. En français, « faire de la résistance » est le lexique du survivant, du petit contre le grand, avec des échos historiques considérables. Le média l’applique à ce que son propre article nomme « l’énergie fossile la plus polluante » [1]. Le renversement mérite d’être contemplé : le charbon n’est pas maintenu en vie par des choix de gouvernements, d’électriciens et de négociants ; il « résiste », comme un organisme. Et si le charbon a le premier rôle, les humains n’en ont aucun. Sur toute la longueur de l’article, les seules institutions nommées sont l’AIE et Les Echos. Aucun décideur, aucun acheteur, aucun acteur de marché n’apparaît. Dans le vocabulaire de 1984, c’est du duckspeak au sens propre : une formule agréable, orthodoxe, émise sans pensée, et qui oriente la pensée de celui qui la reçoit.
Une guerre sans belligérants, un blocus sans bloqueur
« En cause: la guerre au Moyen-Orient, le blocage du détroit d’Ormuz et les craintes sur la sécurité d’approvisionnement en gaz naturel liquéfié (GNL) » [1]. Trois causes, trois abstractions. Une guerre : entre qui ? Un blocage : par qui ? Des craintes : de qui ? Le lecteur apprend qu’un détroit est bloqué, jamais qui le bloque ; qu’une guerre a lieu, jamais qui la mène. Même la phrase de l’AIE citée dans l’article est sans agent : « la perturbation a néanmoins eu des répercutions sur les marchés de cette énergie » [1]. La perturbation agit ; la perturbation est l’acteur. La chaîne causale s’arrête ensuite aux prix du gaz : « Le blocage et la chute des livraisons de GNL par le détroit ont fait grimper les prix du gaz naturel » [1]. Puis plus rien. Qui a répondu au gaz devenu cher en brûlant du charbon ? Aucun pays, aucune entreprise, aucun acheteur n’est nommé. 8,94 milliards de tonnes de charbon, et pas un seul nom.
C’est la phrase sans sujet qu’Orwell décrivait dans « La politique et la langue anglaise » comme la forme grammaticale de l’irresponsabilité politique : quand l’acteur disparaît de la phrase, la responsabilité disparaît de l’esprit. Ici, la guerre est traitée comme une météo. Elle arrive, les prix montent, le charbon brûle. Un record mondial devient un phénomène naturel, regrettable et spectaculaire, comme une crue : sans auteur.
Deux sources, en réalité une
Tout repose sur l’AIE : « selon l’Agence internationale de l’énergie », « selon un rapport de l’agence », « selon les prévisions » [1]. Le seul autre média nommé, Les Echos, n’est pas convoqué pour un point de vue indépendant mais pour rappeler ce que l’AIE prévoyait fin 2025 : « une légère baisse de la demande en 2026 et un lent déclin continu jusqu’en 2030 » [1]. La seconde source relaie la première ; le sourcing est circulaire.
L’article contient d’ailleurs, sans le remarquer, la matière de sa propre histoire. En novembre 2025, l’AIE attendait que les renouvelables croissent « plus rapidement que toute autre source majeure d’énergie, dans tous les scénarios » [1], alors même que le charbon avait « déjà battu des records en 2024 et 2025 » [1]. Moins d’un an plus tard : nouveau record attendu. Le retournement est donné à lire, jamais interrogé. Pas une ligne sur la fiabilité des scénarios, pas un expert extérieur, pas un scientifique du climat. Précision honnête : rien dans le texte n’indique si l’image du charbon qui « résiste » vient des matériaux de l’AIE ou de la rédaction de franceinfo ; l’article ne le dit pas, et cette critique ne peut pas trancher.
Deux cents mots de record, noyés dans le marketing
Le cœur informatif tient en moins de deux cents mots. Autour de lui : « Activez les notifications franceinfo et ne manquez rien de l’actualité » [1], « Pour sauvegarder cet article, connectez-vous ou créez un compte franceinfo » [1], des instructions pour « privilégier l’affichage des articles de franceinfo dans les résultats de recherche Google » [1], et la promotion d’une newsletter assortie de « pixels de suivi et de liens traçants » [1]. Le chapeau, qui porte les phrases les plus denses de l’article, est littéralement pris en sandwich entre la bannière de notifications et le mur de connexion.
Surtout, il y a le jingle : « Climat, biodiversité… retrouvez tous les jours à 17h, l’essentiel de l’actualité environnementale » [1], répété trois fois dans la page. Le climat devient un rendez-vous quotidien de fin d’après-midi, un « essentiel » de 17 heures, une ritournelle. Et les liens de contexte rebaptisent le sujet en dossier de consommation : « Hausse du prix du gaz le 1er octobre : est-il temps de changer de contrat ? » [1]. Le record mondial de l’énergie fossile la plus polluante se termine en question de shopping énergétique personnel. C’est le mécanisme de Brave New World : la censure devient inutile quand la noyade suffit. Le fait est publié, et simultanément englouti. Chez Huxley, le futile ne cache pas l’important ; il l’étouffe sous des couches de distractions agréables.
Ce dont un lecteur aurait besoin à la place
Trois choses, au minimum. Les noms des belligérants et de ceux qui bloquent le détroit d’Ormuz : l’article les retient, que ce soit par connaissance supposée partagée ou par simple omission, et l’effet est le même, un record sans coupable. Le passif prévisionnel de l’AIE : la promesse « dans tous les scénarios » mérite d’être relue à la lumière d’un retournement intervenu en moins d’un an ; les rapports de l’agence sont publics, et le lecteur gagnerait à comparer le rapport annuel de novembre 2025 avec celui publié en septembre plutôt que de lire le résumé d’un résumé. Enfin, pour être juste avec l’article : il attribue tout à l’AIE et qualifie correctement le charbon d’« énergie fossile la plus polluante » [1]. Ce n’est pas du négationnisme climatique, c’est de la sténographie propre. Le problème n’est pas ce qui est faux ; c’est ce qui est absent : les acteurs, l’interrogation, et le silence sur la mécanique publicitaire qui enveloppe le tout.
Dernière précaution : cette critique repose sur un seul article. Les mécanismes décrits (le titre qui durcit un conditionnel, le « En cause » sans agents, la noyade promotionnelle) sont démontrables ici ; affirmer qu’ils sont systémiques dans la couverture énergétique exigerait une comparaison entre plusieurs médias que ce texte ne contient pas.
Le côté Orwell de l’article est grammatical : sans sujets ni noms, le record du charbon a l’allure d’un destin. Le côté Huxley est éditorial : entre une demande de notifications et un conseil de contrat de gaz, il a le statut d’un bruit de fond. Un record mondial de l’énergie fossile la plus polluante appellerait des responsabilités et des noms. Il a la météo marine, entre deux sollicitations.
