Les faits tiennent en deux phrases. Dans une vidéo diffusée vendredi par Le Média, Raphaël Glucksmann, candidat à la primaire de la gauche, affirme que son adversaire Ségolène Royal a fait « la danse du ventre à Macron » [1], et déclare au sujet de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon : « On va pas rentrer dedans, on leur pisse dessus » [1]. Royal répond sur X : « sexisme consternant », « remarque immature », « contre-vérité » [1][2]. Mélenchon pointe l’écart entre ces mots et la « méthode de la nuance » que Glucksmann « recommande », le « refus de la brutalisation du débat » qu’il « proclame » [1][2].

Une affaire politique ordinaire, en somme. Ce qui mérite l’examen ici est le traitement qu’en réservent deux médias publics, France Info (France Télévisions) [1] et RFI [2]. Précision de méthode : nous n’avons lu que ces deux articles ; le diagnostic vaut pour eux, pas pour l’ensemble de la couverture de l’affaire.

Le mot qui éteint tout

RFI titre : « les propos embarrassants de Glucksmann » [2]. Dans le corps du texte : « des termes peu délicats » [2], « un moment d’énervement » [2]. France Info, de son côté, parle d’une « remarque » [1]. Le lexique retenu pour ces deux phrases est un lexique de gêne, pas de jugement. « Embarrassant » décrit l’effet produit sur la carrière de celui qui parle ; il ne dit rien de la nature de ce qui est dit. Un propos sexiste tenu sur une adversaire devient un désagrément de calendrier pour le dernier débat télévisé [2]. Le scandale moral est converti en souci logistique.

C’est le novlangue dans sa version la plus douce : non pas nier, mais appauvrir. Les mots précis (sexiste, vulgaire, dégradant) existent pourtant dans les deux articles. Le sexisme n’existe dans ces deux articles qu’entre guillemets, jamais comme description propre des rédactions.

Le jugement, toujours prêté à autrui

France Info écrit : « Une remarque qualifiée d’« immature », de « sexisme consternant » et de « contre-vérité » par la principale intéressée » [1]. La construction est irréprochable sur le plan déontologique et perverse sur le plan rhétorique : au seul endroit de la page où figure le mot « sexisme », il est mis dans la bouche de la personne que ce sexisme vise. Le lecteur est invité à le ranger parmi les répliques de partie, non parmi les faits de langue. Le jugement est sous-traité à ceux qu’on pourra toujours accuser d’être intéressés.

La distribution des verbes confirme la symétrie inversée. France Info titre : « Jean-Luc Mélenchon et Ségolène Royal s’insurgent des propos de Raphaël Glucksmann » [1] ; le tweet de Le Média reproduit dans la page dit que le candidat « se lâche » [1] ; chez RFI, Mélenchon « appuie là où ça fait mal » et le directeur de campagne de Royal « en a rajouté une couche » [2]. Comptez : l’insulte reçoit des noms doux (« propos », « termes », « remarque »), la riposte reçoit les verbes de combat. Celui qui a insulté s’énervait ; ceux qui répondent s’acharnent. Et « se lâcher » est un pardon verbal : celui qui se lâche est sincère, spontané ; le verbe transforme l’insulte en confidence.

Trois versions d’une même citation

Détail révélateur : la citation centrale de l’affaire existe en trois variantes. France Info écrit « la danse du ventre à Macron » [1]. RFI écrit « la danse du ventre avec Emmanuel Macron » [2]. Le tweet de Royal cité par France Info rapporte, lui, « la danse du ventre devant Macron » [1]. À, avec, devant : trois prépositions pour une même phrase prétendument verbatim, sans qu’aucune rédaction signale l’écart ni dise laquelle est exacte. Royal précise d’ailleurs que la formule a été « plusieurs fois répétée » [1] ; aucune des deux rédactions ne reprend cette précision, alors qu’une formule qui revient n’est pas un glissement de langue. Quand la citation fondatrice d’un scandale flotte à ce point, la lecture de la vidéo source aurait tranché en trente secondes ; aucun des deux textes ne dit qu’elle a eu lieu. L’hypothèse la plus économique : on a recopié les réactions plus qu’on n’a regardé la scène.

Le « privé », deuxième extincteur

Les deux articles s’appliquent à rappeler le caractère privé de la scène : « une conversation captée et diffusée par Le Média » [1], « des propos privés mais filmés » [2]. « Captée » et « privés » déplacent la faute : le problème devient l’enregistrement, pas la phrase. Mélenchon précise pourtant, dans le tweet cité par France Info, que la vidéo a été « postée par ses amis qui enregistraient la conversation » [1] ; cette nuance, qui affaiblit la thèse de la captation indiscrète, n’est pas exploitée. Ajoutez l’étiquette du diffuseur : « le média de gauche » [1] chez France Info, « un site d’information proche de LFI » [2] chez RFI. Deux étiquettes pour le même acteur : l’étiquetage est un choix, et ce choix pré-cadre la fuite comme opération partisane plutôt que comme divulgation de propos de candidat.

Ce que Huxley verrait ici

L’enjeu final retenu par RFI n’est pas : un candidat a-t-il tenu un propos sexiste ? mais : le débat de dimanche sera-t-il inconfortable ? « De quoi plomber l’ambiance lors du dernier débat télévisé » [2]. La politique devient feuilleton. Le seul contenu politique substantiel de la vidéo, la critique par Glucksmann d’une direction du PS « soi-disant gauchiste », « sur des positions qui au départ n’étaient pas anti-Macron » et « qui aujourd’hui donne des leçons » [2], a droit à une phrase chez RFI et n’apparaît pas chez France Info : le lecteur reçoit le potin, pas la politique. Sur la page France Info, la querelle est d’ailleurs rangée dans le même flux que « Un voilier percuté par un banc de cachalots » [1] ; c’est le mobilier de la page, pas un choix de l’article, mais le contenant dit le contenu attendu : une séquence de plus dans le fil.

Les absences

Deux absences à nommer, avec les réserves qui s’imposent. D’abord, la « contre-vérité » : Royal affirme que le propos est faux et commence à dire pourquoi (« ayant dénoncé la violence de la répression contre les gilets jaunes et refusant de me… » [1], tweet tronqué dans notre copie) ; aucune des deux rédactions ne vérifie, ni même n’explique à quel événement la métaphore de la « danse du ventre » renvoie. Le lecteur ne peut pas juger, faute de savoir de quoi il retourne. Or la même page France Info promeut un travail de vérification (« On a vérifié six affirmations des candidats à la primaire de la gauche lors de leur débat » [1]) : l’outillage existe dans la maison ; il n’est pas mobilisé ici. Ensuite, aucune réaction de Glucksmann ou de Place publique n’apparaît dans les deux textes dont nous disposons ; peut-être n’y en avait-il pas encore, mais un article qui donne la parole aux deux personnes visées et pas à l’accusé, même pour un refus de commenter, construit un récit à sens unique. Enfin, Boris Vallaud, « patron des députés socialistes » [2], pourtant présent dans la vidéo [1], est réduit à un décor.

Ce dont un lecteur aurait besoin à la place

De la vidéo source de Le Média, ou de sa transcription intégrale, plutôt que trois variantes d’une même citation. Du référent de la « danse du ventre » : quel épisode public Royal est censée avoir joué ; sans cela, la « contre-vérité » est invérifiable et le lecteur ne peut que choisir son camp sur parole. Des déclarations publiques de Glucksmann sur la « brutalisation du débat » et la « méthode de la nuance », que Mélenchon cite [1][2] : un journaliste pouvait aller les chercher et mesurer l’écart lui-même, au lieu de sous-traiter l’observation de l’hypocrisie à un adversaire. Et d’un rappel simple : le caractère sexiste d’un propos se juge sur le propos, pas sur l’intention (« énervement » [2]) ni sur le lieu (« privé » [2]).

Dans 1984, le novlangue visait à rendre la pensée hérétique impossible, faute de mots pour la former. Le mécanisme observé ici est plus doux, et peut-être plus efficace : les mots existent, « sexisme » notamment ; mais ils ne sont jamais prononcés en propre par la rédaction, seulement rapportés, entre guillemets, à celle qu’ils décrivent. Le scandale n’est pas étouffé ; il est rendu discutable, c’est-à-dire consommable.