Le 6 octobre, le Landtag de Saxe-Anhalt a élu Tobias Rausch, député de l’AfD, à sa présidence. Les trois médias français qui rendent compte de l’événement ouvrent tous sur la même formule: «une première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale» [1], «une première pour l’extrême droite depuis 1945» [2], «pour la première fois dans l’histoire de la République fédérale» [3]. La formule est exacte et lourde de sens. Mais elle fonctionne comme une entrée de livre des records: elle date l’événement sans l’expliquer. Ce qu’elle ne dit pas, c’est comment une «première» se fabrique. Et celle-ci ne s’est pas fabriquée avec les seuls 39 députés de l’AfD.

Le calcul que RFI ne permet pas de faire

RFI donne le score: «48 députés sur 82 ont voté pour Tobias Rausch», 29 contre, 5 abstentions [1]. Ce qu’elle ne donne pas, c’est le nombre de sièges du groupe AfD ni le mode de scrutin. Le lecteur de RFI ne peut donc pas voir l’anomalie. France Info donne les deux: un «vote à bulletins secrets», 48 voix, et un groupe AfD de 39 députés «n’ayant reçu publiquement le soutien que des cinq députés» du BSW [2]. Puis elle s’arrête exactement là où le calcul devient intéressant, avec l’euphémisme le plus soigné des trois papiers: cette majorité «est supérieure au niveau attendu» [2].

Attendue par qui? Le soutien déclaré représente 44 voix (39 AfD, 5 BSW). Il en est arrivé 48. Au moins quatre députés issus de partis qui refusent publiquement toute collaboration avec l’AfD (France Info le rappelle elle-même: «jusqu’ici aucun parti n’ait accepté de collaborer avec l’AfD» [2]) ont voté pour son candidat, à l’abri du bulletin secret. France Info détenait tous les éléments et a choisi de ne pas les assembler.

France-Soir est le seul à le faire: «Son groupe ne comptant que 39 sièges, neuf voix sont donc venues d’ailleurs», et, «rapporte la télévision publique ZDF», «certains élus CDU n’ont visiblement pas voté comme leur parti l’avait annoncé» [3].

La grammaire de l’anonymat

«Les voix sont venues d’ailleurs.» Les voix ne voyagent pas seules. Des élus nommés, élus et rémunérés pour représenter un parti ont glissé un bulletin dans une urne, et la phrase française les en absout par construction. Personne n’a voté pour l’AfD; des voix «sont venues d’ailleurs». C’est le mécanisme orwellien élémentaire: quand l’agent disparaît de la phrase, la responsabilité disparaît du récit. Le vote secret garantissait déjà l’anonymat matériel de la défection; la voix passive lui garantit en plus l’anonymat grammatical.

Le titre de France-Soir ajoute la métaphore qui complète le dispositif: le «cordon sanitaire» qui «se fissure» [3]. Une fissure est un phénomène géologique; elle arrive à un mur. Une défection est un acte commis par des personnes. La métaphore médicale (le cordon sanitaire) et le verbe géologique (se fissure) transforment ensemble une série de choix individuels en processus naturel, inévitable, sans auteur: exactement ce que le bulletin secret permet aux intéressés de prétendre. Il faut le dire honnêtement, France-Soir est aussi, des trois, le média qui travaille le plus (chiffres du scrutin de septembre, réaction nommée des Verts, sondages fédéraux). Le problème n’est pas la paresse; c’est que même le meilleur des trois papiers emballe le fait dans un cadre qui supprime les acteurs.

Une fonction «protocolaire» qui coupe des micros

Deuxième disparition, plus douce, façon Huxley: le contenu réel du poste. RFI est la seule à décrire les pouvoirs du président de Landtag: il «décide notamment des prises de parole», «peut par exemple couper le micro d’un élu», et «peut faire intervenir le service d’ordre, la police parlementaire du Landtag, pour empêcher par exemple une manifestation dans l’enceinte du bâtiment, ou encore faire sortir un fauteur de trouble» [1]. France-Soir résume le même poste comme «avant tout une fonction protocolaire» [3]. France Info ne décrit aucun pouvoir du tout [2].

Ces caractérisations ne peuvent pas être également vraies. Ou bien le président d’un Landtag peut faire appel à la police à l’intérieur du bâtiment et couper le micro d’un élu dont le propos est jugé «déplacé» [1], ou bien la fonction est cérémonielle. Un lecteur de n’importe lequel des trois médias, pris isolément, ignore même qu’il existe une tension. La minimisation «protocolaire» est le geste huxleyen par excellence: la chose potentiellement inquiétante arrive pré-rabaissée au rang du cérémonial, rien à ressentir, circulez.

RFI, inversement, fournit le contenu factuellement le plus sensible (la police, le micro) dans un emballage parfaitement calme, et referme le papier sur la parole du principal intéressé: Rausch «a tenté de rassurer», «Ma porte sera ouverte, j’écouterai» [1], sans une seule voix d’opposition pour répondre. Cette voix existe pourtant dans l’événement: France-Soir cite la cheffe du groupe Vert, Susan Sziborra-Seidlitz, pour qui «une limite a été franchie» [3]. France Info, de son côté, ne cite personne; l’inquiétude est déléguée à un chapeau anonyme: «autorités et spécialistes allemands s’inquiètent» [2].

Des étiquettes sans mécanisme

France Info qualifie le BSW de «petite formation d’extrême gauche pro-russe» [2] et le présente comme soutien de l’élection AfD, sans un mot sur ce qui fait converger cette formation et l’extrême droite sur un candidat commun. Le lecteur reçoit des étiquettes, pas de logique. De même, «une victoire écrasante dans les urnes» [2] et un parti placé «en tête du scrutin» [1] racontent septembre sans un seul chiffre; les 43,8 % de l’AfD contre 17,2 % pour la CDU, dans «un Land qu’elle dirigeait sans interruption depuis 2002», n’apparaissent que chez France-Soir [3].

Ce dont un lecteur aurait besoin à la place

Une précision sur nos propres limites, pour finir: le chiffre exact des voix non déclarées dépend d’hypothèses (les cinq députés du BSW ont-ils tous voté Rausch, comme ils le soutenaient «publiquement» [2]?). «Au moins quatre» est une inférence à partir des nombres donnés par les sources, pas un fait qu’elles établissent; même la ZDF, reprise par France-Soir, reste prudente avec son «visiblement» [3]. C’est exactement le genre de chose qu’un récit avec des acteurs aurait pu établir, et qu’un récit de fissures ne peut pas.