Le point de départ : un communiqué, et rien d’autre
Le 9 octobre, le procureur général des Émirats arabes unis, Hamad Saif Al Shamsi, publie un communiqué sur le copilote omanais du vol Flydubai Dubaï-Tel-Aviv, dérouté le 30 septembre sur Tabouk, en Arabie saoudite [4]. Selon ce texte, l’enquête « a révélé » que l’homme « avait commencé à mettre en œuvre un projet terroriste prémédité » visant le terminal passagers de Ben Gourion « dans le but de causer le plus grand nombre possible de victimes » [4]. Le même communiqué précise que l’accusé « a affirmé avoir agi seul, sans l’implication d’autres personnes » et que le parquet poursuit ses travaux « afin de vérifier cette affirmation » [1][3][4]. Tout ce que ce corpus contient provient de là, plus un entretien américain.
La presse française : le communiqué comme copie prête à publier
France 24, franceinfo et RFI publient le même jour, à partir de la même source, des dépêches structurellement identiques. Les trois reprennent mot pour mot les mêmes phrases clés : « Il remplissait les conditions professionnelles et de sécurité requises à l’embauche » et « Aucune de ces procédures n’a révélé d’indices laissant supposer ses opinions extrémistes » [1][3][4]. L’attribution est correcte : « a affirmé », « selon le procureur », « a indiqué ». Ce qui manque est ailleurs.
Premier manque : personne ne note que l’autorité qui certifie que les procédures d’embauche d’une compagnie basée à Dubaï n’ont rien révélé est le procureur général des Émirats arabes unis [1][3][4]. Le point n’est pas de soupçonner le communiqué ; c’est de constater que la question du certificateur, et de son intérêt institutionnel à ce que les procédures apparaissent irréprochables, n’est posée nulle part.
Deuxième manque : le travail proprement journalistique. RFI enrichit le communiqué de détails (la hache de secours, les deux vols de repérage vers Tel-Aviv « afin de se familiariser avec le plan de vol et l’aéroport », l’intervention du commandant du vol retour) [4] ; franceinfo ajoute un glossaire sur « l’idéologie takfiri » [3] ; France 24 se contente du squelette [1]. Mais tout vient du même texte : aucune des trois dépêches ne contient un élément qui ne soit pas dans le communiqué.
Troisième détail, révélateur : les titres dérivent déjà. France 24 annonce que « le copilote dit avoir planifié un attentat-suicide » [1], transformant en aveu ce que RFI présente comme un constat d’enquête (« l’enquête… a révélé ») [4]. Même communiqué, trois attributions différentes : la machine de relais produit ses propres variations sans que personne ne les contrôle.
Le héros en encadr : la terreur emballée en spectacle
France 24 accompagne sa dépêche de deux renvois : « “Super-héros du ciel” : qui est Smit Machchhar, ce pilote qui a évité le pire sur le vol Flydubai ? » et « “Je ne pouvais pas les laisser mourir”, raconte le pilote à Modi » [1]. franceinfo renvoie aux témoignages des passagers, dont celui-ci : « “J’ai pris les commandes et tiré, j’avais vu ça dans une série” » [3]. Côté Huxley, le dispositif est complet : l’attentat raté est aussitôt doublé de son produit dérivé, le héros, la série, le témoignage vécu comme fiction. Le lecteur consomme la menace et son divertissement dans un même geste.
Fox News : le communiqué dégraissé de ses réserves
Chez Fox, le socle factuel tient en un paragraphe : « United Arab Emirates investigators have described the incident aboard FlyDubai flight FZ1073 as an attempted terror attack after the co-pilot allegedly stabbed the captain » (les enquêteurs des Émirats arabes unis ont qualifié l’incident survenu à bord du vol FlyDubai FZ1073 de tentative d’attentat terroriste, après que le copilote aurait poignardé le commandant de bord) [2]. Tout le reste de l’article est la parole d’un homme : Bryan Stern, « chairman and CEO of Grey Bull Rescue » (président-directeur général de Grey Bull Rescue), une organisation qui « conducts evacuations from war zones and hostage situations » (mène des évacuations depuis des zones de guerre et des prises d’otages) [2]. Fox le présente comme « a U.S. rescue expert and 9/11 first responder » (un expert américain du sauvetage, intervenu parmi les premiers secours le 11-Septembre) [2] ; rien dans la pièce n’établit une compétence en contre-terrorisme, et Fox ne pose pas la question. Le titre donne le cadre d’avance : les États-Unis et leurs alliés joueraient aux « checkers » (dames) face à des ennemis qui jouent aux échecs [2]. L’incident n’est pas raconté ; il est mobilisé comme preuve d’une thèse antérieure.
En route, les réserves du communiqué ont disparu. Le « afin de vérifier cette affirmation » [1][3][4] n’existe pas dans l’article de Fox. Plus curieux : son propre paragraphe factuel cite les « Australian authorities » (autorités australiennes) dont une unité antiterroriste enquêterait sur les « links to Australia » (liens avec l’Australie) du copilote [2], ce qui serait en tension avec la thèse de l’acteur isolé ; l’article ne s’en aperçoit pas. Ce détail n’apparaissant dans aucune dépêche française de ce corpus, il reste à source unique et doit être traité comme tel.
Puis l’escalade, imprimée comme information. Le chapeau promet qu’« an attack that dwarfs 9/11 could hit America » (une attaque qui ferait paraître le 11-Septembre dérisoire pourrait frapper l’Amérique) [2]. L’invité enchaîne : « I promise you there will come a time… we’re gonna say, ‘Wow, that wasn’t so bad, only 3,000 died’ » (je vous le promets, un jour viendra… où l’on dira : « Finalement, ce n’était pas si grave, seulement 3 000 morts ») [2]. Une prédiction invérifiable, signée par un organisateur d’évacuations, devient l’horizon de la couverture.
La guerre perpétuelle comme genre
Côté Orwell, le mécanisme est limpide. « They have been in holy war against us » (ils mènent une guerre sainte contre nous), déclare l’invité ; « We have now engaged in a holy war against them » (nous sommes désormais engagés dans une guerre sainte contre eux) [2]. La guerre n’a plus d’objet ni de fin : l’ennemi est « extremely sophisticated » (extrêmement sophistiqué), « completely emboldened » (totalement enhardi), il a « got the whole world to hate Israel, the whole world to hate us » (amené le monde entier à haïr Israël, le monde entier à nous haïr) [2]. La déshumanisation suit, en cascade : « an angry, radicalized, Sunni bad guy » (un méchant sunnite, en colère et radicalisé) [2], « radical jihadi weirdos and whack jobs » (des cinglés et des détraqués du djihad radical) [2], des Taliban « who don’t know what plumbing is » (qui ne savent pas ce qu’est la plomberie) [2]. La haine des deux minutes, en format long et sans minute.
Et le novlangue par adoption passive : Fox écrit « the War Department » (le ministère de la Guerre) [2], sans guillemets ni note, reprenant telle quelle l’appellation choisie par l’administration Trump pour le Pentagone. Le média ne commente pas ce choix politique de langage ; il l’incorpore. C’est exactement le mécanisme que ce site traque : la répétition non examinée du vocabulaire d’État.
Ce dont le lecteur aurait besoin à la place
- Le communiqué intégral, le plus complètement cité par RFI [4], avec ses réserves explicites : l’affirmation d’isolement est non vérifiée, et le parquet « continue d’enquêter sur l’implication éventuelle de complices ou d’autres liens » [4].
- La question du certificateur : qui certifie quoi, au nom de quel État, avec quel intérêt institutionnel au résultat.
- Une hiérarchie claire entre fait établi, affirmation de l’accusé et spéculation d’un intervenant. « I promise you there will come a time » [2] n’est aucun des trois.
- Le signalement des éléments à source unique : « most of them Israelis » [2] et l’enquête australienne [2] n’apparaissent dans aucune des trois dépêches françaises de ce corpus.
- Un traitement propre des décisions vérifiables que Fox évoque en passant : l’instruction donnée par Netanyahou de réviser les procédures de sécurité pour l’aviation civile étrangère vers Israël, et l’annonce de JD Vance d’une révision des procédures de vol aux États-Unis [2].
Le communiqué devient copie, la copie devient prophétie. Entre les deux, personne dans ce corpus n’a posé la seule question qui compte : que sait-on réellement, et qui le certifie ?
