Ce 12 octobre, RFI superpose deux faits en une phrase : à Dakar s’ouvre la « 89e session ordinaire de la Commission africaine des droits humains et des peuples », et Human Rights Watch publie un rapport intitulé « Une répression brutale bafoue les droits des personnes LGBT » [1]. L’article qui suit en est un résumé fidèle, au point qu’on peut se demander ce que la rédaction ajoute du sien.

Une seule voix pour toute la chaîne

Chaque témoignage, chaque chiffre, chaque citation arrive au lecteur par le canal de HRW : « Un avocat raconte ainsi à HRW que… » [1] ; « réagit à ce propos un médecin » [1] ; « L’enquête cite enfin un jeune homme » [1]. Les verbes l’avouent : personne ne parle au journal, tout parle au rapport. Le jeune homme de Thiès, « battu, fouetté et blessé à la cuisse » [1], n’existe ici que parce que HRW l’a recueilli. Même le chiffre clé est doublement médiatisé : RFI relaie HRW, qui relaie « le secrétaire général de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (RADDHO) dont l’organisation dénombre au moins 212 personnes arrêtées » [1]. La chaîne est affichée honnêtement, mais jamais court-circuitée : aucun chiffre officiel ne vient se poser à côté. La contribution propre de la rédaction se réduit à peu de chose, dont un adjectif : « un rapport inquiétant » [1].

Jusqu’au lexique est emprunté. Le titre du rapport (« Une répression brutale bafoue les droits… ») resurgit dès la première phrase : « les droits des citoyens sénégalais homosexuels et trans de plus en plus souvent bafoués par la répression » [1]. Le titre de l’article, lui, attribue correctement (« l’ONG Human Rights Watch dénonce » [1]) ; c’est dans le corps que la voix de l’ONG devient celle du journal. « Bafoués », « répression » : le vocabulaire du communiqué passe sans guillemets ni attribution. Ce n’est pas de la désinformation ; c’est plus banal, et de ce fait plus efficace : la frontière entre relater un rapport et enquêter soi-même s’efface en douceur.

La répression comme phénomène météorologique

Le geste de plume le plus révélateur tient en un verbe : « la répression qui s’abat sur eux depuis l’adoption d’une loi » [1]. S’abat, comme la grêle. Une répression qui « s’abat » n’a pas d’auteur : elle arrive. Plus loin, « depuis le vote de la loi » [1], « depuis l’adoption d’une loi qui renforce les peines » [1] : des processus sans votants. Dans tout le corps du texte, pas un nom de député, de ministre, de juge ou de directeur de prison. Les députés n’existent que dans un lien de suggestion (« Au Sénégal, les députés adoptent une loi durcissant les peines pour homosexualité » [1]) ; dans l’article, la loi agit toute seule, et l’État a le statut d’un orage.

C’est le mécanisme orwellien élémentaire de la prose sans agent : des décisions deviennent des événements, et ce qui n’a pas d’auteur n’a personne à qui demander des comptes. L’article dénonce une répression d’État et, dans le même mouvement, vide cet État de ses fonctionnaires. Le résultat n’est pas pro-gouvernemental ; il est anti-responsabilité. Le lecteur qui voudrait savoir qui a voté le 11 mars, dans quelles proportions, avec quels arguments, ne trouve rien. Et l’État ne parle jamais : aucune réaction du gouvernement, de l’Assemblée ou du ministère de la Justice, aucune réponse de l’administration pénitentiaire aux faits allégués à la prison dakaroise de Rebeuss [1]. Le Sénégal officiel n’existe dans cette page que comme force et comme silence.

« Contre nature » : la formule de l’État, entre guillemets mais jamais remplacée

Soyons justes : RFI fait mieux que la moyenne. La formule « contre nature » est systématiquement mise entre guillemets et attribuée à la loi (« actes qualifiés de “contre nature” » [1]), ce qui désamorce une partie de l’effet novlangue. Mais regardons ce qui subsiste. Dans tout le corps de l’article, ce que la loi punit n’est jamais nommé en termes propres : le mot « homosexualité » n’apparaît sur la page que dans le lien « À lire aussi » [1]. Le lecteur doit inférer lui-même que les « actes contre nature » et les « personnes LGBT » dont il est question désignent le même objet. L’euphémisme d’État demeure le seul descripteur des actes criminalisés ; le mot simple existe dans l’écosystème de RFI, mais pas dans l’article.

Autre absence, plus lourde : l’article 319 lui-même. On apprend qu’il y a eu « un doublement des peines d’emprisonnement » et que les actes sont « punis désormais de cinq à dix ans de prison » [1], mais jamais ce que disait l’article avant le 11 mars, ni d’où vient la formule « contre nature », ni son histoire. Le lecteur est renvoyé à la caractérisation de HRW (« doublement ») sans pouvoir la vérifier. C’est le B-A BA du fait juridique : l’avant et l’après. Il manque l’avant.

La fin de page, ou le rapport comme « actualité internationale »

Observation mineure, à la limite de la surinterprétation, à trancher en édition : après le témoignage de la psychologue dont les consultations « ont triplé » [1], la page se ferme sur « Recevez toute l’actualité internationale directement dans votre boite mail », « Suivez toute l’actualité internationale en téléchargeant l’application RFI » et « Poursuivez votre lecture sur les mêmes thèmes » [1]. Rien d’exceptionnel ; c’est la plomberie standard d’un site d’info. Mais c’est précisément le mécanisme huxleyen le plus banal : les violences décrites deviennent un item de flux parmi d’autres, à côté d’une newsletter. Sur la même page, le fil olympique (HRW rappelle que « la Charte olympique rejette les discriminations » alors que les Jeux olympiques de la Jeunesse « doivent s’ouvrir à Dakar à la fin du mois » [1]) se termine par un teaser festif : « le Sénégal accueille la flamme olympique à Dakar » [1]. La répression et la flamme sont proposées comme deux contenus voisins, également consommables. Et le seul levier de pression concret nommé dans le rapport, à savoir les Jeux, n’est suivi d’aucune réaction du CIO ; rien n’indique que quiconque l’ait sollicitée.

Ce dont le lecteur aurait besoin à la place

Précision : nous n’avons ici qu’un seul article. Tout ce qui précède vaut pour cette page précise de RFI, non pour l’ensemble de sa rédaction ; généraliser exigerait un échantillon.