Dans la nuit du 11 au 12 octobre, le marché des Enfants rouges, « le plus ancien marché alimentaire couvert de Paris » [1], brûle. Au matin, franceinfo publie un article bref, factuel, précis sur les points logistiques. La critique qui suit ne porte pas sur ce que l’article dit de faux : il ne dit rien de faux. Elle porte sur la question que sa grammaire rend impossible à poser : d’où vient ce feu ?

Un feu qui n’a pas d’auteur

Le titre donne la construction : le marché a été « totalement détruit » par un incendie [1]. Voix passive, et pour agent le feu lui-même. Le lieutenant-colonel des sapeurs-pompiers Pierre de Bouvier enchaîne : « Le marché a été totalement détruit, il ne reste plus rien du marché couvert » [1]. Le maire Ariel Weil écrit sur X : « Feu maîtrisé, mais marché totalement sinistré » [1]. Un tweet repris dans l’article dit que le marché « est parti en fumée » [1]. Être détruit, être sinistré, partir en fumée : dans tout l’article, le feu agit, et personne d’autre.

La novlangue n’exige pas toujours des mots inventés ; une syntaxe suffit. Quand la destruction n’a grammaticalement pas d’auteur, la question du pourquoi ne se forme pas. L’article cite la préfecture de police sur tout le reste : superficie (« L’ensemble, d’une superficie d’environ 1 000 m2, est entièrement embrasé » [1]), opérations d’extinction, « risque d’effondrement » [1], heure de départ (« L’incendie s’est déclaré à 3 heures du matin » [1] : il s’est déclaré, tout seul). Mais le mot « enquête » n’apparaît nulle part. Le mot « origine » non plus. Pas même la formule la plus élémentaire, « l’origine n’est pas encore connue ».

Il faut être juste : c’est un article du premier jour, et au petit matin l’origine d’un incendie est souvent inconnue. Mais dire qu’on ne sait pas fait partie du métier, et l’article sait le faire : il écrit qu’il n’y a aucune victime « à déplorer à ce stade » [1] et va jusqu’à signaler qu’un pompier a « fait un léger malaise » [1]. La prudence existe ; elle est dépensée sur le bilan humain, pas sur la cause. Le vide n’est pas de la prudence ; c’est l’espace laissé libre à l’insinuation.

L’insinuation en porte de service

Car une hypothèse causale circule bien dans cet article. Elle n’est pas signée franceinfo. « Sur les réseaux sociaux, des internautes parisiens ont montré l’ampleur des flammes » [1], annonce le texte avant de reproduire deux tweets. Le premier montre un « Incendie très violent en cours dans le centre de Paris » [1]. Le second ne montre aucune flamme : « Feu accidentel ou incendie volontaire (le climat actuel est trouble) il faut tirer les choses au clair au plus vite ! » [1]. La phrase de transition est donc littéralement inexacte : ce tweet n’illustre rien, il spécule.

La conséquence est mécanique, et indépendante de toute intention : dans un article où la rédaction n’évoque à aucun moment l’origine du feu, l’unique hypothèse causale que recevra le lecteur est celle d’un internaute anonyme suggérant l’incendie volontaire. Et « le climat actuel est trouble » : le climat de quoi ? L’article ne le dit pas, le tweet non plus. C’est une référence flottante, une menace sans référent, que chaque lecteur peuple de l’inquiétude qu’il apporte déjà. La formule fait son effet sans que personne ait eu à la penser. Aucune source officielle citée dans l’article n’évoque de piste criminelle ; franceinfo reproduit pourtant l’insinuation sans une ligne de distance, sans un « non confirmé », sans même nommer son auteur. On notera la hiérarchie des voix : le pompier a un nom, un grade et des citations directes ; l’insinuateur a l’anonymat ; les commerçants sinistrés n’ont rien du tout.

Tout le monde parle, les sinistrés se taisent

Inventaire de qui parle : Ariel Weil, présenté comme « le maire » sans autre précision [1], alors que l’article nomme plus loin « le maire de Paris, Emmanuel Grégoire » [1] ; deux maires, deux hommes, aucune clarification sur qui est quoi. Pierre de Bouvier, nommé et gradé [1]. La préfecture de police, anonymisée en « la même source » [1]. La ministre de la Culture Catherine Pégard, qui exprime « son émotion » dans un communiqué [1]. Les commerçants dont les stands viennent de brûler : pas une ligne de parole directe. Ils n’existent que comme objets de la compassion officielle : « la Ville soutiendra tous les commerçants et riverains touchés » [1], « Nous trouverons pour les commerces des lieux provisoires » [1], soutien « aux commerçants, artisans et restaurateurs, dont l’activité et les outils de travail ont été partiellement anéantis » [1]. On parle d’eux, jamais à eux.

Côté Huxley, l’émotion fonctionne en produit de substitution : on n’interdit pas la question de la cause, on la noie sous le sentiment. La ministre salue « un lieu de vie, de mémoire et de convivialité » [1] ; le marché est « emblématique » [1], « hélas ravagé par les flammes » [1] ; et le couple « fondé en 1615 et classé monument historique depuis 1982 » [1] revient deux fois, mot pour mot, dans un article court : la litanie patrimoniale occupe l’espace que la cause a quitté. Le lecteur sort de l’article en sachant tout du XVIIe siècle et rien de la nuit du 11. La page qui porte l’article s’ouvre d’ailleurs sur un autre programme : « Activez les notifications franceinfo et ne manquez rien de l’actualité » [1]. Ne rien manquer du flux, oui ; comprendre, c’est autre chose.

Ce dont le lecteur aurait besoin à la place

Note : l’hypothèse la plus plate, un simple manque d’information au premier jour, reste plausible pour l’absence de cause, et ce point devrait être vérifié contre les dépêches suivantes. Elle n’explique en revanche ni la reprise sans distance du tweet spéculatif, ni sa présentation sous une formule (« l’ampleur des flammes ») qui ne correspond pas à son contenu : ce sont des choix de montage, pas des contraintes d’heure.