Le 13 octobre, le roi d’Espagne se rend à Ceuta. Trois rédactions françaises couvrent la visite : RFI, franceinfo (en deux papiers) et France 24 ; le texte de l’Associated Press publié par PBS NewsHour couvre le même événement, le même jour [5]. Les titres français disent presque la même chose. RFI : « une visite sous haute tension diplomatique » [1], puis, dans le texte, « une visite à haut risque diplomatique » [1]. franceinfo : « une visite diplomatiquement sensible » [2]. France 24 : « la visite hautement sensible du roi d’Espagne Felipe VI » [3]. Quatre formules, un champ lexical : la sensibilité des États. L’adjectif ne dit jamais de qui l’on s’inquiète. Pas des personnes que le fil AP estime encore présentes à Ceuta au nombre de 15 000, deux mois et demi après les événements de juillet [5] ; des nerfs de deux capitales, et d’un calendrier électoral [1].
« Sensible », une grammaire du protocole
L’adjectif déplace l’enjeu. L’histoire n’est plus racontée du point de vue de Ceuta (ses 80 000 habitants [1], son « sentiment d’abandon par les autorités » [1][4]) ni de celui des migrants, mais de l’axe Madrid-Rabat. Les migrants, eux, deviennent de la météorologie : ils « affluent » [1][2][4], leur venue est une « arrivée massive » [3], une « vague » [3] ; RFI écrit « le déclenchement d’une crise migratoire sans précédent » [1], comme on parle d’un orage. La crise se déclenche toute seule ; personne n’agit. La question de l’agent existe pourtant dans le corpus. France 24 l’effleure : « le supposé laxisme des forces de sécurité marocaines », « plusieurs rapports de police espagnols ont mis en cause les autorités marocaines » [3]. Le fil AP du même jour, lui, nomme le document : un rapport du renseignement du ministère espagnol de la Défense, daté du 30 juillet, décrivant des forces marocaines « passive and negligent » (passives et négligentes) [5]. Au lecteur français, « plusieurs rapports de police » ; au lecteur du fil anglophone, un ministère, une date, deux adjectifs.
Les chiffres qui fondent en route
Plus de 70 000 migrants [1][4], 72 000 [3], ou presque autant que les 84 000 habitants de la ville [5] : l’écart atteint dix mille personnes, sans explication dans aucun des cinq textes. Les morts : RFI et France 24 n’en donnent pas le nombre (« rendre un hommage aux migrants morts au mois de juillet » [1] ; « cérémonie religieuse en hommage aux migrants décédés » [3]) ; franceinfo écrit « la centaine de migrants morts » [4] ; l’AP compte « at least 140 migrants dead » (au moins 140 migrants morts) [5]. Quarante corps, au minimum, se perdent entre le fil anglophone et la dépêche française. Les restants : « plusieurs milliers » [1][3][4] contre « the estimated 15,000 migrants who remain » (les quelque 15 000 migrants qui restent) [5]. L’arrondi vide les rues de Ceuta de dix mille personnes précises, dont, toujours selon l’AP, des mineurs qui vivent encore dehors [5].
« Faire place nette » : le camp démonté 48 heures avant le roi
Le fait le plus lourd du corpus français tient en une phrase de France 24, reléguée en décor d’ouverture : « les autorités ont fait place nette : des dizaines de policiers accompagnés de soldats ont procédé dimanche au démantèlement du dernier camp de migrants situé dans le centre historique de Ceuta, 48 heures avant l’arrivée du monarque » [3]. « Faire place nette » : un euphémisme de ménage pour une opération de police. Où sont allés les habitants du camp ? Aucun des cinq textes ne le dit ; l’AP précise seulement que ces camps de fortune sont désormais démolis et que des mineurs dorment dans la rue [5]. Le fait est dans le texte français ; l’histoire, non.
Le seul migrant qui parle, dans cinq articles
Inventaire des voix. Sont nommés et cités : Toñi Jiménez, aide-soignante (« Nous attendions cette visite depuis longtemps ») [2] ; Gema Miralles, esthéticienne (« ce que nous voulons tous, musulmans, hindous, juifs et chrétiens, c’est qu’ils partent et nous laissent vivre ») [3] ; un habitant de Casablanca (« C’est de la provocation ! ») [3] ; le roi, Mohammed VI, Bardella et Abascal via leur « appel d’air » [3], le maire Juan Jesús Vivas [5]. Des migrants : aucun nom, aucune voix, dans aucun des quatre textes français. Sur cinq articles, une seule phrase est attribuée à un migrant : elle décrit des coups. Elle est dans le fil AP : un migrant raconte que des soldats l’ont frappé si fort qu’il a fallu des agrafes pour refermer ses plaies au crâne [5]. Elle s’inscrit dans un rapport d’Amnesty International détaillant des mauvais traitements et des actes de torture attribués à des soldats espagnols, allégations que le gouvernement espagnol dit enquêter [5]. Ni le rapport, ni l’enquête, ni le mot « torture » n’apparaissent dans les quatre textes français réunis ici. (Précision : ce corpus est limité à cinq articles ; d’autres papiers français ont pu traiter le rapport d’Amnesty. Dans ce qui nous est donné, l’omission est totale.)
Les deux diagnostics d’Orwell et de Huxley s’y rejoignent. Chez Orwell, l’unperson : présent comme statistique, absent comme personne. Les morts sont honorés au cimetière de Sidi Embarek, étape cérémonielle de l’itinéraire royal [1][3][4][5], pendant que les allégations de coups portées par les vivants ne traversent pas la frontière éditoriale. L’hommage remplace la question. Chez Huxley, le spectacle : franceinfo ouvre sur « Felipe, Felipe ! », « Vive l’Espagne ! » et la foule qui serre des mains [2]. RFI mentionnait pourtant, en amont, des « manifestations anti-immigration quasi-quotidiennes » [1] ; le jour même, il ne reste que l’enthousiasme. L’AP filme la même pagaille royale (cloches, chant de stade, clé de la ville [5]), mais elle l’équilibre. Le spectacle est réel ; il ne devient toute l’histoire que si l’on cadre serré.
Un même discours, deux coupes
Le discours royal est coupé différemment selon les langues. franceinfo retient « Ceuta et Melilla sont indissociables », « face à tout risque, notre devoir est de les défendre », « Vous n’êtes pas seuls et vous ne serez pas seuls » [4] : la consolation adressée à la ville. L’AP retient deux autres phrases : « Ceuta is Spain. Therefore its frontier … is a European border, and any threat to it is a threat to the European Union » (Ceuta est l’Espagne. Sa frontière […] est donc une frontière européenne, et toute menace contre elle est une menace contre l’Union européenne) [5], et surtout l’exigence que les migrants restés, estimés à 15 000, soient traités avec respect [5]. Le lecteur français reçoit la solidarité du roi envers les Ceutiens ; l’injonction du roi concernant les migrants reste hors du cadre. La coupe de citation est un cadrage par d’autres moyens. Même asymétrie pour le maire : France 24 dit ce que pense Bardella [3] ; aucun texte français ne dit que le maire de la ville visitée a parlé d’« invasion » et réclame l’expulsion des migrants restants [5]. Et une fois la visite accomplie, franceinfo change d’adjectif : elle devient « historique » [4] ; le cadre se referme sur le récit de la monarchie.
Les limites de cette critique
Soyons justes. France 24 est le plus substantiel des textes français : il porte les « mineurs isolés », la « situation humanitaire difficile » [3], la mise en scène de l’extrême droite, et il signale honnêtement que la thèse d’El País (Mohammed VI aurait approuvé le déplacement) est « une information que ni Rabat, ni Madrid n’ont confirmé » [3]. Le fil AP n’est pas irréprochable non plus : il relaie l’« assault » d’un analyste et l’« invasion » d’un maire, attribués mais non endossés [5], et son « mass crossing » est aussi sans agent que nos « afflux ». Le problème n’est donc pas l’ignorance des rédactions ; c’est la hiérarchie du cadre « sensible », qui classe les faits selon leur effet sur l’axe Madrid-Rabat et relègue les faits de droits humains en fin de liste. Pourquoi ces omissions ? Espace, calendrier, choix éditorial : ce corpus ne permet pas de le dire. Qu’elles soient systématiques, dans trois rédactions, le même jour : cela, il le montre.
Ce dont le lecteur aurait besoin à la place
- Le rapport d’Amnesty International sur des mauvais traitements et actes de torture attribués à des soldats espagnols, et l’enquête annoncée par Madrid [5] : une institution qui documente, pas une rumeur.
- Le rapport du renseignement de la défense espagnole du 30 juillet, avec son ministère et sa date [5], plutôt que « plusieurs rapports de police » [3].
- Le chiffre de 15 000 personnes restées et les mineurs qui dorment dehors [5], plutôt que « plusieurs milliers » [1][3][4].
- Les positions du maire de Ceuta : son mot d’« invasion », sa demande d’expulsion [5].
- Le discours royal complet, y compris l’exigence de respect pour les migrants restants et la demande de « good faith » (bonne foi) envers Rabat [5], et non les seules phrases adressées à la ville [4].
- Le démantèlement du dernier camp 48 heures avant la visite, traité comme un fait politique (où sont allés ses habitants ?) et non comme une ligne de décor [3].
