Un bâtiment, cinq bilans différents

Quand le toit d’une école privée de Peshawar s’est effondré, les médias se sont accordés sur l’horreur et ont divergé sur presque tout ce qui se compte. BBC News fait état de « at least 33 pupils and a teacher » (au moins 33 élèves et un enseignant) tués [1]. Le titre de NPR dit « at least 29 » (au moins 29), alors que son propre texte dit « at least 28 children and a female teacher » (au moins 28 enfants et une enseignante) [2]. RFI et France 24 parlent de 27 enfants et d’un enseignant [3][7]. The Guardian écrit « at least 27 students » (au moins 27 élèves) plus un enseignant [4]. CBS annonce « almost 30 students and a teacher » (presque 30 élèves et un enseignant) dans son titre, puis « at least 29 people » (au moins 29 personnes) au total [6].

Une part de ces écarts relève du brouillard ordinaire d’une information en direct, et nous ne devons pas la surestimer. Des hôpitaux différents ont communiqué des chiffres différents (la BBC mentionne séparément le Lady Reading Hospital et le Naseerullah Khan Babar Memorial Hospital [1]). Mais les lecteurs apprennent rarement qu’un chiffre n’est qu’un instantané. Plusieurs titres présentent un nombre comme établi alors que le corps du texte, ou un média concurrent, le contredit. Cette critique ne peut pas dire quel chiffre est le bon, et les sources ne tranchent pas.

La voix passive de la défaillance structurelle

La grammaire mérite l’attention. Les toits « se sont effondrés ». Les bâtiments « se sont affaissés ». Chez CBS, « the cause of the disaster remained unclear » (la cause de la catastrophe restait incertaine) [6]. NPR écrit « the cause of the collapse was under investigation » (la cause de l’effondrement faisait l’objet d’une enquête) [2]. The Guardian écrit « an investigation had been ordered » (une enquête avait été ordonnée) [4].

Pourtant, les sources contiennent de nombreuses affirmations sur la cause. Le chef de la police de Peshawar, Mian Saeed, a qualifié la structure de « substandard » (non conforme) et d’« overloaded » (surchargée), et a dit : « this is a case of gross negligence » (il s’agit d’un cas de négligence grave) [1]. The Guardian le cite : « Its roof was overweight with construction on a weak structure » (Son toit était trop lourd, avec une construction posée sur une structure fragile) [4]. La BBC indique que l’école occupait un bâtiment « constructed on a temporary basis » (construit à titre provisoire) [1]. Un témoin cité par CBS a jugé le bâtiment « not suitable » (inadapté) à un usage scolaire [6]. NPR note que le propriétaire « had been arrested » (avait été arrêté) [2]. Une arrestation est un verbe actif avec un sujet humain, mais le « remained unclear » de CBS et l’omission de l’arrestation par The Guardian coexistent avec elle. The Guardian relève aussi « no immediate comment from school officials » (aucun commentaire immédiat des responsables de l’école) [4], tandis que la BBC et NPR rapportent l’arrestation. Les lecteurs de médias différents obtiennent donc des réponses différentes à la question de savoir si quelqu’un est tenu pour responsable.

« Fréquent » comme cadrage

Trois médias utilisent une formule quasi identique. RFI, France Info et France 24 disent que les effondrements de toits et de bâtiments « are frequent in Pakistan, mainly because of insufficient safety standards and poor quality construction materials » (sont fréquents au Pakistan, principalement en raison de normes de sécurité insuffisantes et de matériaux de construction de mauvaise qualité) [3][5][7]. NPR écrit « building collapses are common in Pakistan, where construction standards are often poorly enforced » (les effondrements de bâtiments sont courants au Pakistan, où les normes de construction sont souvent mal appliquées) et « safety regulations are frequently ignored to reduce costs » (les règles de sécurité sont fréquemment ignorées pour réduire les coûts) [2].

C’est le geste orwellien en miniature. Une phrase exacte en tant que généralisation joue ici le rôle d’un anesthésique. « Courant » et « fréquent » transforment une chaîne de décisions précises (qui a construit, qui a approuvé, qui a inspecté, qui a inscrit des enfants) en phénomène météorologique national. Le lecteur est invité à classer l’événement sous « Pakistan, effondrements de bâtiments » et à passer à autre chose. Huxley reconnaîtrait la fonction apaisante : la tristesse est reconnue, puis absorbée dans une catégorie.

Les médias français reprennent aussi la formule telle quelle sur au moins trois sites, ce qui ressemble à une dépêche d’agence (RFI et France 24 attribuent l’information à l’AFP) [3][7]. La répétition sans vérification est la façon dont une formule se durcit en fait. Nous ne pouvons pas savoir, à partir de ces sources, si l’affirmation sur la « mauvaise application » des normes repose sur la moindre donnée.

La condoléance comme contenu

Les déclarations du président et du Premier ministre occupent une place généreuse : « profound sadness » (profonde tristesse), « heartbreaking tragedy » (tragédie déchirante), « the entire nation shares the grief » (la nation tout entière partage le deuil) [2][3][5]. NPR note que Zardari a « stressed the need to ensure school buildings meet safety standards » (souligné la nécessité de garantir que les bâtiments scolaires respectent les normes de sécurité) [2]. La BBC rapporte que le gouverneur du Khyber Pakhtunkhwa a ordonné un audit de sécurité de toutes les écoles de la province [1]. Aucun de ces médias ne demande ce qu’il est advenu des promesses précédentes.

La BBC s’en approche le plus, en rappelant l’effondrement d’un centre de soutien scolaire à Lahore quatre mois plus tôt (14 enfants morts) et un incendie d’hôpital à Islamabad qui a tué 14 nouveau-nés, pour lequel une enquête « found lacked fire alarms and sprinklers » (a constaté l’absence d’alarmes incendie et de sprinklers) [1]. C’est un schéma, avec une défaillance nommée, et non une formule toute faite. Pourtant, les sources se contredisent sur Lahore elle-même : la BBC parle de 14 enfants morts [1], NPR de quatre écoliers en juillet [2], et RFI de « more than a dozen » (plus d’une douzaine) en juin [3]. Personne ne signale l’écart. C’est un bon exemple de répétition non examinée, qu’un relevé vérifiable permettrait de résoudre.

Ce dont un lecteur aurait besoin à la place