Ce texte prolonge notre précédent article sur la façon dont « deal » et « cessez-le-feu » sont devenus le vocabulaire neutre de la couverture. Ce texte-là décrivait le mécanisme ; celui-ci se demande ce qui se passe une semaine plus tard, quand le mot « cessez-le-feu » doit prendre fin. La réponse : la grammaire de la fin compte autant que le mot.
Qui a « repris » ?
Regardez les verbes. Le titre de la BBC construit le récit autour du jugement de Trump : Zelensky est « more difficult to deal with than Putin » (plus difficile à gérer que Poutine) [1]. France Info ouvre sur la « reprise » par l’Ukraine de frappes contre des raffineries russes, que Trump qualifie de « honte » [2]. Le titre du Guardian est « Trump calls Ukraine’s renewed strikes on Russian oil refineries a ‘disgrace’ » (Trump qualifie de “honte” la reprise des frappes ukrainiennes sur des raffineries de pétrole russes) [4]. Dans chacun, l’acteur grammatical qui fait quelque chose de nouveau est l’Ukraine. La Russie n’apparaît que plus loin, et comme une situation qui dure plutôt que comme un acteur.
Les faits rapportés dans les mêmes articles disent le contraire. La BBC écrit que Zelensky « had paused the attacks for three days at Trump’s request » (avait suspendu les attaques pendant trois jours à la demande de Trump) et qu’il les a reprises « because Moscow had never stopped » (parce que Moscou n’avait jamais cessé) [1]. PBS rapporte que la pause de l’Ukraine a duré trois jours et que « Russia never stopped its attacks » (la Russie n’a jamais cessé ses attaques), en citant une attaque russe nocturne de « more than 850 drones » (plus de 850 drones) [3]. Von der Leyen affirme que la Russie n’a pas respecté le cessez-le-feu « not a single minute » (pas une seule minute) [1][4]. Les éléments mêmes du récit décrivent donc une pause unilatérale de l’Ukraine, et pourtant l’architecture des titres traite la reprise ukrainienne comme l’événement. (Le chiffre de 850 est ce que PBS rapporte des propos de responsables ukrainiens ; PBS ne le confirme pas de manière indépendante.)
Un cessez-le-feu que personne n’a signé
Le Guardian est le seul média du corpus à énoncer clairement le fait essentiel : le cessez-le-feu a été « abruptly declared by Trump last week, one that neither Russia nor Ukraine said they had agreed to » (brusquement déclaré par Trump la semaine dernière, un cessez-le-feu que ni la Russie ni l’Ukraine n’ont dit avoir accepté) [4]. France Info note de même qu’il s’agissait d’une annonce « pour laquelle Moscou n’avait pas donné son accord » [2]. La BBC et PBS, en revanche, emploient le terme comme s’il était acquis : selon la BBC, Zelensky « paused the attacks… for a ceasefire on energy targets » (a suspendu les attaques… pour un cessez-le-feu sur les cibles énergétiques) [1], et selon PBS, Trump « had demanded an ‘energy ceasefire’ » (avait exigé un “cessez-le-feu énergétique”) [3]. Le verbe de PBS, exiger, est plus exact qu’accepter, mais le mot « cessez-le-feu » fait quand même son travail : une trêve suppose deux parties, et une rupture suppose un fautif. Quand une seule partie s’est arrêtée, le vocabulaire attribue la rupture à celui qui tire le premier après la pause, sans égard pour celui qui a tiré tout du long.
C’est le mécanisme de la novlangue : un mot est attaché à un événement jusqu’à ce que sa connotation (la retenue mutuelle) survive à l’absence de sa dénotation (la moindre retenue mutuelle).
« Honte » et le poids d’une citation
Les propos de Trump sont rapportés longuement. La BBC donne « Zelensky is not a good guy for us to deal with » (Zelensky n’est pas quelqu’un de bien avec qui traiter) et « He doesn’t want to settle » (Il ne veut pas conclure d’accord) [1] ; France Info reprend « Je ne l’aime pas beaucoup » [2]. Rien de mal à rapporter les paroles du président ; il est le président. Le problème tient à la proportion et à la vérification.
L’affirmation selon laquelle l’Ukraine fait « making the world oil price higher » (monter le prix mondial du pétrole) [1][4] est rapportée, mais avec un contexte inégal. La BBC explique bien que Trump est frustré parce que « the US recently announced a deal to import 300,000 tonnes of Russian diesel » (les États-Unis ont récemment annoncé un accord pour importer 300 000 tonnes de diesel russe) [1]. Le Guardian ajoute que cet arrangement a été « widely interpreted as an attempt to curb high fuel prices before the US midterm election » (largement interprété comme une tentative de freiner la hausse des prix des carburants avant les élections américaines de mi-mandat) et que Trump a assoupli les sanctions en échange de diesel [4]. Aucun des quatre articles ne confronte l’affirmation sur les prix à quoi que ce soit, par exemple aux facteurs qui font réellement évoluer les prix. Notre article précédent relevait qu’AP et France 24 attribuaient en partie la pression sur les prix à la guerre en Iran et au détroit d’Ormuz ; ce matériau ne figure pas dans ces quatre sources, nous ne pouvons donc pas dire ici qu’un média l’a omis, seulement que l’affirmation sur les prix reste sans vérification dans cet ensemble.
La personnalité comme sujet
Le titre et l’attaque de la BBC, comme ceux de France Info, font du récit une querelle personnelle : qui est « difficult » (difficile), qui est « not a good guy » (pas quelqu’un de bien). PBS ouvre sur « the tense alliance » (l’alliance tendue) et « a new low point » (un nouveau point bas) [3]. C’est le registre huxleyen : un récit d’humeurs et de relations se consomme plus facilement qu’un récit qui demande si un arrangement sur le diesel ou un mécanisme de coercition sert un belligérant. Le Guardian va le plus loin dans la mise en évidence du fond : sanctions assouplies, Starlink restreint « in effect hobbling Ukrainian drone strike missions and crucial air defences with a flick of the switch » (entravant de fait les missions de frappe par drones ukrainiennes et des défenses aériennes cruciales d’un simple geste) [4]. La citation de Streeting selon laquelle Hegseth aurait dit que Starlink était rétabli, alors que la cause de la perturbation est « unclear » (incertaine) [4], rappelle ce que l’on ignore. Le texte de France Info, proche du titre, ne mentionne que l’inquiétude quant au soutien américain « voire d’une aide des Etats-Unis à l’égard de la Russie » [2], de façon prudente et brève.
Le paragraphe curieusement placé
Le Guardian note que la promesse de l’UE d’un 22e train de sanctions intervient « weeks after the EU lifted sanctions against two prominent Russian oligarchs at the request of France and Luxembourg » (des semaines après que l’UE a levé les sanctions contre deux oligarques russes de premier plan à la demande de la France et du Luxembourg) [4]. C’est une vérification en une ligne de la vertu européenne, et c’est le genre de phrase que les autres médias n’ont pas publiée. La BBC cite le « We will not lift any sanctions unless Russia stops the war » (Nous ne lèverons aucune sanction tant que la Russie n’arrêtera pas la guerre) de von der Leyen [1] sans elle. C’est un point en faveur du Guardian, même s’il faut noter que l’information est elle aussi peu étayée dans l’article lui-même : celui-ci n’apporte aucun autre détail, il faut donc la tenir pour non confirmée.
Ce dont un lecteur aurait besoin
- Une indication claire, dans chaque titre et chaque attaque d’article, de qui a accepté le cessez-le-feu énergétique. D’après ces articles, ni la Russie ni l’Ukraine n’ont dit l’avoir fait [4].
- Une chronologie : l’Ukraine a fait une pause de trois jours [1][3] ; la Russie a poursuivi ses frappes, dont une attaque nocturne de grande ampleur rapportée [3] et une frappe sur des infrastructures énergétiques de Loutsk ayant provoqué des coupures de courant [4] ; l’Ukraine a repris ses frappes.
- Une vérification de l’affirmation sur le « prix mondial du pétrole » au regard d’autres facteurs de prix, plutôt que de la laisser comme simple citation de Trump [1][4].
- Les propres déclarations de Moscou placées à côté des faits établis : Poutine dit que l’Ukraine « started it » (a commencé) [3], et le Kremlin accuse Kiev de saboter les efforts de paix américains [4]. Ce sont des affirmations, à présenter comme telles, non des faits.
- Les questions de coercition et de Starlink traitées comme centrales, non comme de la couleur. Qui a restreint le service, et pourquoi, reste sans réponse dans le récit même du Guardian [4].
Réserve : cette critique repose sur quatre articles, dont l’un (France Info) se réduit pour l’essentiel à de l’habillage de page au-delà de ses premiers paragraphes. Nous n’avons pas vu l’entretien de Newsmax lui-même ; les citations sont donc telles que les médias les ont relayées.
