L’événement et le vocabulaire qui l’entoure
Le 17 octobre, des colons masqués ont attaqué une délégation diplomatique européenne à Taybeh, village à majorité chrétienne de la Cisjordanie occupée. Un maire français de 78 ans, Bernard Baudoux, a été blessé. Les médias s’accordent globalement sur l’essentiel. Ce qui diffère, et c’est ce qui nous intéresse ici, ce sont les mots qui portent le récit une fois que les responsables officiels prennent la parole.
« Rioters » (émeutiers) : un mot qui sonne comme une condamnation
Le ministre israélien des Affaires étrangères et l’armée ont tous deux condamné les violences, et tous deux ont employé le même nom. L’armée a déclaré que les diplomates « were attacked by Israeli rioters » (ont été attaqués par des émeutiers israéliens) [4]. Gideon Saar a parlé d’« Israeli rioters » (émeutiers israéliens) [2][4]. Plusieurs médias reprennent le terme sans commentaire [1][6].
« Rioters » n’est pas une étiquette neutre. Il suggère un désordre spontané, une foule qui a dérapé. Pourtant, les reportages de ces mêmes articles décrivent quelque chose de plus précis : des hommes masqués, certains munis de bâtons, qui « threatened to kill us » (ont menacé de nous tuer), selon un militant cité par l’AP [2] ; des colons qui, selon The Guardian, ont d’abord agressé des cueilleurs palestiniens, puis un groupe de sept hommes, certains armés de gourdins, qui ont menacé la délégation du maire [5] ; et un maire qui affirme avoir été frappé « with iron bars » (avec des barres de fer) [4][7]. The Guardian les appelle « settler militants » (colons militants) [5]. Les articles issus de l’AFP disent « colons » et « settlers » (colons) [1][3][7]. Le choix du nom détermine la manière dont le lecteur voit l’acte : un accès de violence isolé, ou l’élément d’un schéma. Ce schéma est documenté dans les articles eux-mêmes : Yesh Din recense « more than 170 attacks » (plus de 170 attaques) depuis le 27 septembre, et les autorités palestiniennes font état d’au moins quatre morts [5].
Le glissement vers la paperasse
Le deuxième mouvement est plus subtil. L’armée comme le ministre des Affaires étrangères ajoutent que la visite « had not been coordinated » (n’avait pas été coordonnée) avec l’armée [2][6]. Saar a jugé « unfortunate » (regrettable) que cette coordination n’ait pas eu lieu, disant qu’elle « could have helped safeguard the visitors’ security » (aurait pu contribuer à garantir la sécurité des visiteurs) [4]. Le bureau du Premier ministre a déclaré que la délégation « entered a sensitive area with a history of confrontations » (est entrée dans une zone sensible, théâtre de confrontations par le passé) [6].
Lue rapidement, la séquence est la suivante : des diplomates ont été attaqués, et en plus ils n’avaient pas prévenu. La grammaire donne discrètement aux victimes une part procédurale de la cause. The Guardian est le seul média cité ici à fournir un contrepoids : une source diplomatique occidentale (anonyme, donc invérifiable) affirme qu’exiger un préavis « violates both diplomatic conventions [and] international law » (viole à la fois les conventions diplomatiques et le droit international) et qu’Israël « is obliged to assure safety there for all » (est tenu d’assurer la sécurité de tous sur place) [5]. Tous les autres rapportent le point sur la coordination et passent à autre chose. Notons aussi la déclaration de l’armée selon laquelle « no IDF soldiers were present » (aucun soldat de Tsahal n’était présent) [4][2]. Elle est présentée comme un fait, mais elle soulève la question de savoir qui était responsable de la sécurité des lieux, question à laquelle la source diplomatique du Guardian répond (Israël, dans les zones B et C) [5] et qu’aucun autre article ne creuse.
« Premature conclusions » (conclusions prématurées) : le récit sur le récit
Le bureau de Netanyahou a appelé à la prudence contre le fait de « drawing conclusions » (tirer des conclusions), a affirmé que les images « do not establish the complete sequence of events » (n’établissent pas le déroulement complet des événements) et mis en garde contre « a coordinated campaign to smear Israel » (une campagne coordonnée pour salir Israël) s’appuyant sur des « sensational headlines » (titres sensationnalistes) [6][4]. Il a ajouté que « the reputational damage from premature conclusions may already be done » (le tort causé à la réputation par des conclusions prématurées est peut-être déjà fait) [6].
C’est une inversion huxleyenne de l’inversion orwellienne : au lieu de nier l’événement, on déplace le sujet vers les normes du journalisme. Voyons ce qui se joue structurellement. La Belgique, la Pologne, le maire français, l’armée israélienne, la police israélienne et le ministre des Affaires étrangères ont tous confirmé ou condamné l’attaque, selon ces articles [2][6]. L’accusation de « smear » (dénigrement) vise donc une version des faits que les propres institutions de l’État israélien avaient déjà reconnue. CBS reproduit longuement la déclaration, y compris l’affirmation selon laquelle Baudoux aurait un jour hissé le drapeau palestinien sur son hôtel de ville [6]. Ce détail n’a aucun rapport avec la question de savoir s’il a été frappé ; CBS le relaie sans commentaire. Ce sont des lacunes éditoriales, pas la preuve d’une intention.
À signaler également : CBS écrit que le ministre belge « claimed » (a prétendu) sur les réseaux sociaux que des colons avaient pris les diplomates pour cible [6], alors que le même article dit que le ministère polonais des Affaires étrangères « confirmed » (a confirmé) l’incident [6]. Les verbes sont modestes, mais ils répartissent la crédibilité. L’AP, à l’inverse, attribue l’affirmation à Prevot, puis rapporte la confirmation de l’armée [2].
Qui a le droit de dire « terror » (terreur) ?
L’AP cite Eisenkot qui parle de « Jewish terror » (terreur juive), ainsi que la photographe du Washington Post Heidi Levine, agressée par des colons la veille, qui emploie le même terme [2]. La citation plus complète du Guardian est « Jewish terror under the auspices of the Israeli government » (terreur juive sous les auspices du gouvernement israélien) ; le journal précise qu’il soutient l’expansion des colonies mais reproche aux agresseurs de « harming the settlement enterprise » (nuire à l’entreprise de colonisation) [5]. Ce contexte compte, et un seul média le donne. Le média français franceinfo, de son côté, relaie l’expression du dirigeant communiste Fabien Roussel, « terrorisme d’Etat » [3], placée à côté de l’étiquette politique du maire, « maire communiste » [3], tandis que la BBC et Le Monde écrivent « left-wing » (de gauche) et « leftist » (gauchiste) [4][7]. Les étiquettes accolées à la victime sont aussi une forme discrète de cadrage, même si nous ne voyons ici aucune preuve de mauvaise foi, seulement de l’incohérence.
La seule note éclairante du Monde : le bureau du Premier ministre a employé « the biblical name for the West Bank » (le nom biblique de la Cisjordanie), la Judée et la Samarie [7]. La plupart des médias citent l’expression sans l’expliquer [6][4].
Limites de cette critique
Il s’agit pour l’essentiel de reportages tirés des dépêches d’agence, rédigés dans les heures qui ont suivi l’événement. Le point sur la coordination est rapporté avec exactitude ; notre reproche porte sur l’accent mis et sur le contexte manquant, pas sur une quelconque fausseté.
Ce dont un lecteur aurait besoin à la place
- Une mention claire que les institutions de l’État ont elles-mêmes confirmé l’attaque, afin que l’accusation de « smear » (dénigrement) soit lue à la lumière de ce constat [2][6].
- La question juridique de savoir si les diplomates doivent prévenir l’armée à l’avance, avec une autorité nommée plutôt qu’une source anonyme [5].
- Les données de suivi déjà disponibles dans ces articles : le décompte des attaques de Yesh Din et les chiffres du bureau humanitaire de l’ONU sur la violence des colons [5][6], placés en haut du texte, et non en toile de fond.
- Des étiquettes cohérentes : décrire les assaillants par ce qu’ils ont fait (masqués, armés, en groupes), et non par le nom que préfère un gouvernement.
- La reconnaissance du fait que l’armée affirme n’avoir eu aucun soldat sur place [4], et un suivi sur la question de savoir qui était chargé de protéger la zone.
