Samedi 5 septembre, Vincent Bolloré publie sur X une longue réponse aux extraits de La Droite de Dieu, le livre de Clément Lacombe et Camille Vigogne Le Coat que Le Nouvel Obs diffuse depuis plusieurs jours. Valeurs Actuelles rend compte de cette sortie [1]. Le problème n’est pas que le milliardaire réplique ; c’est son droit le plus strict. Le problème est la grammaire que l’hebdomadaire choisit pour le raconter, et ce que cette grammaire fait au lecteur.
La une qui parle la langue du sujet
Le titre : « Des égoutiers venimeux » : Vincent Bolloré riposte aux attaques du Nouvel Obs [1]. Un détail typographique, mais décisif, une affaire de guillemets d’alerte : l’insulte est entre guillemets, le mot « attaques » ne l’est pas. Les guillemets préviennent le lecteur que « égoutiers venimeux » est l’opinion de Bolloré ; rien ne prévient que « attaques » l’est tout autant. Or qualifier d’« attaques » des extraits d’enquête, c’est déjà trancher : une attaque est illégitime par définition, une enquête ne l’est pas. Le corps de l’article écrit d’ailleurs, une fois, « enquêtes » [1] ; mais la dégradation s’accomplit en une, là où s’arrête l’immense majorité des lecteurs. Le lexique du combat fait le reste : « riposte », « coups de griffe », « charge » [1]. Le différend factuel (qui a dit quoi, qui pilote quelles réunions éditoriales) devient un duel littéraire ; et dans un duel, on choisit un camp sur le style, pas sur les faits.
La novlangue ne travaille pas toujours par appauvrissement, comme dans le 1984 d’Orwell ; elle travaille aussi par emprunt. Le journaliste qui reprend « riposte », « attaques », « caste » sans distance parle une langue qui n’est pas la sienne, et c’est ainsi qu’une novlangue se propage : par commodité, par rythme, par besoin de titre.
Le conditionnel à géométrie variable
Les allégations du livre sont systématiquement au conditionnel : Marine Le Pen, Jordan Bardella, Éric Zemmour, Gérald Darmanin, Laurent Wauquiez, Gabriel Attal ou Édouard Philippe « auraient tour à tour défilé » chez l’industriel ; Bolloré « flatterait volontiers ses visiteurs » en leur promettant l’Élysée ; il « participerait personnellement à deux réunions éditoriales hebdomadaires » avec les dirigeants de CNews, Europe 1 et des journaux du groupe [1]. Soyons justes : le conditionnel journalistique est une précaution déontologique normale quand un titre n’a pas vérifié lui-même les faits qu’il relaie. Le déséquilibre est ailleurs. Les dénégations de Bolloré arrivent au style direct, en citations longues et vivantes : « les pensées et les paroles qu’ils m’attribuent sont toujours mauvaises et négatives » [1]. Son autoportrait de « démocrate-chrétien » [1] passe sans distance. Et surtout, l’article ne recueille aucune réaction des auteurs du livre ni du Nouvel Obs. Le procès est plaidé à une voix.
L’article contient pourtant, en une phrase, sa propre contre-analyse : « L’homme d’affaires ne répond pas point par point aux nombreux éléments avancés par le livre » [1]. La phrase est exacte, et enterrée ; rien n’en est tiré. Le lecteur apprend que l’accusé ne répond pas aux faits, puis entend l’accusé conclure. Chez Orwell, qui tient les verbes tient le souvenir de l’événement ; un conditionnel appliqué à une seule partie de la scène n’est pas de la prudence, c’est une hiérarchie. Ce que dit le livre se dissout en hypothèse ; ce que dit Bolloré se fixe en citation.
La « caste » racontée depuis une tranchée non déclarée
Bolloré dénonce « la petite caste qui dirige notre pays » et un « bras armé médiatique » [1]. L’article relaie ces formules sans les mettre à distance, et sans une information qui semblerait pourtant élémentaire : Valeurs Actuelles est elle-même un acteur du paysage médiatique qu’elle décrit, hebdomadaire d’ancrage conservateur, installé depuis des années dans le même récit du peuple contre les élites. Raconter une guerre des médias sans dire où se trouve sa propre tranchée n’est pas de la neutralité ; c’est un point de vue déguisé en absence de point de vue. (Note d’édition : nous n’alléguons ici aucun lien de propriété entre Valeurs Actuelles et l’écosystème Bolloré ; la critique porte sur la non-divulgation de position, pas sur un supposé actionnariat.)
Le groupe sans nom
L’allégation la plus lourde du livre, ces deux réunions éditoriales hebdomadaires avec les dirigeants de CNews, Europe 1 et des journaux « du groupe » [1], est aussi la plus floue de la boucle de l’article : le groupe n’est jamais nommé. Le lecteur ne peut pas peser l’accusation (un industriel qui donne son avis, un actionnaire qui pilote des rédactions, ou des rédactions qui convergent par circulation des hommes) s’il ignore la taille et la nature des actifs en question. Ce qu’il faudrait lui dire : les médias cités relèvent de structures nommables : Canal+ pour CNews, Lagardère (détenue par Louis Hachette Group, dont la famille Bolloré est actionnaire de référence) pour Europe 1, et cette concentration a fait l’objet de débats publics et d’un suivi réglementaire documenté : CNews et Europe 1 relèvent de l’Arcom, l’autorité française du pluralisme audiovisuel, qui a fait l’objet d’échanges publics avec l’audiosuel du groupe. C’est auprès d’elle, et non dans une guerre d’adjectifs, que se discute la limite entre l’actionnaire et la rédaction.
La bénédiction finale
L’article se referme sur Bolloré et sur son registre : il pardonne « aux médisants et aux calomniateurs », promet de prendre soin « des plus vulnérables », et conclut que la France peut devenir « plus heureuse, harmonieuse et unie, avec la Grâce de Dieu » [1]. La narration l’accompagne d’une solennité quasi éditoriale : « la conviction qui traverse désormais ouvertement ses prises de parole » [1]. Le dernier mot revient à l’accusé, dans sa propre langue spirituelle, sans contradiction ni rappel des faits restés sans réponse. C’est le mécanisme de Huxley : non pas l’interdiction, la sédation. Le lecteur sort apaisé plutôt qu’informé ; l’arc émotionnel de l’article (allégations affaiblies, dénégations vivantes, grâce finale) se résout tout entier en faveur du sujet.
Même la liste des mesures du manifeste participe de l’anesthésie : « forte réduction des dépenses publiques, l’abrogation des 35 heures, la retraite à 67 ans, la préférence nationale pour les logements sociaux, une politique pénale plus sévère ou encore l’arrêt des subventions au Planning familial » [1]. Tout passe au même niveau, comme un menu. Or « préférence nationale » n’est pas une mesure technique comme une autre : c’est une formule héritée du vocabulaire du Front national, et l’énumération à plat est précisément le procédé qui la blanchit. Dans Brave New World, le conditionnement ne passe pas par l’argument mais par la répétition indifférenciée ; une liste où tout se vaut fabrique de l’indifférence.
Limites de cet article
Cette lecture repose sur un seul article d’un seul titre ; aucun relevé croisé ne nous permet aujourd’hui d’affirmer que le schéma (conditionnel d’un côté, direct de l’autre, clôture consolatrice) est un pattern du traitement de l’affaire ou un trait isolé. À traiter comme l’analyse d’un texte, pas comme une accusation de système. Ce qui, en revanche, se vérifie mot à mot : la une dit « attaques » là où le corps dit « enquêtes » ; le groupe n’a pas de nom ; les auteurs du livre n’ont pas la parole ; et la Grâce de Dieu a le dernier mot.
Un journal peut rapporter chaque mot d’un homme et pourtant ne rien dire de lui ; tout dépend de la grammaire choisie.
