Le titre vous examine avant de vous informer

« Faites-vous partie des Français qui ne savent pas s’ils sont à jour sur leurs vaccins ? » [1] La question de franceinfo est posée en deuxième personne. Elle ne demande pas ce que révèle le rapport de la Cour des comptes ; elle demande ce qui manque chez vous. C’est un mécanisme huxleyen élémentaire : convertir une question institutionnelle en examen de conscience, parce que l’inquiétude personnelle se clique mieux que la défaillance administrative. Le lecteur entre dans l’article pour se vérifier, pas pour vérifier qui a perdu quoi.

Le coupable du chapeau, c’est vous

Selon le chapeau, « beaucoup de Français ne connaissent pas leur taux de vaccination parce qu’ils ont perdu leur carnet de santé et n’ont jamais numérisé leur historique », le tout formant « une pratique qui pose problème à notre système de santé » [1]. Suivez la grammaire : ce qui pose problème au système, ce sont les particuliers. L’idée qu’un registre vaccinal puisse être une responsabilité de la puissance publique n’apparaît pas une seule fois ; le logiciel, il est vrai, est décrit comme « peu pratique » [1], mais c’est au citoyen qu’il revient de le rattraper, puisque « les patients peuvent aider à faire progresser la numérisation » [1]. Tenir la mémoire vaccinale d’une population est classiquement une fonction de santé publique ; ici, elle est devenue la tâche du particulier distrait, et sa négligence est l’information. Le possessif « notre système de santé » verrouille l’inversion : on ne met pas en cause « notre » famille.

La voix passive, ou l’État sans mains

« Cela ne fait que cinq ans qu’un grand plan de numérisation a été lancé » [1]. Lancé par qui ? Le texte ne le dit pas, et ne le dira pas. Le seul diagnostic causal de l’article vient d’un pharmacien de Limoux : « C’est le niveau tardif de la numérisation qui est fautif » [1]. Un « niveau » fautif ; une abstraction coupable. C’est la construction même qu’Orwell fustigeait dans « La politique et la langue anglaise » : la voix passive sans agent permet de constater des échecs sans qu’aucune main ne les ait commis. Personne n’a lancé le DMP trop tard, personne ne l’a laissé dormir, personne ne l’a relancé ; la numérisation est arrivée en retard, comme un train sans conducteur. C’est aussi la grammaire du novlangue : un fait sans agent ne peut être imputé à personne.

Le DMP est pourtant qualifié de « serpent de mer » [1], et un serpent de mer, par définition, est une affaire qui revient de loin et qui a une histoire. L’article la suggère trois fois (le plan n’a « que cinq ans », une des voix interrogées regrette que « mon Espace santé est venu assez tardivement », le DMP « n’a trouvé véritablement que maintenant son utilité » [1]) sans jamais la raconter : ni dates, ni coûts, ni opérateurs, ni ministères. Dans un article consacré à un échec informatique public, aucun acteur public n’est nommé, cité ou interrogé. Les seules personnes identifiées sont un pharmacien et deux témoins anonymes en autocritique.

Le rapport fantôme

L’objet de l’article est « un rapport de la Cour des comptes sorti le lundi 7 septembre, révélé en partie dimanche par Le Parisien » [1]. De ce rapport, le lecteur ne saura rien : aucun chiffre, aucune recommandation, aucun service mis en cause. Même l’ampleur du phénomène reste un quantificateur flou : « beaucoup de Français » [1], c’est combien ? Un rapport de la Cour des comptes est par construction un document chiffré et nominatif ; franceinfo le réduit à un prétexte existentiel. La chaîne de transmission est révélatrice : franceinfo relaie Le Parisien, qui a « révélé en partie » un document public ; à chaque relais le contenu s’évapore, et seule subsiste l’inquiétude. Précision d’honnêteté : nous ne critiquons ici que le rendu de franceinfo ; le rapport contient très probablement les chiffres et les noms que l’article omet, et c’est précisément le problème.

Même l’unique affirmation causale du texte, « les épidémies sont moins bien gérées quand on connaît mal le taux de vaccination » [1], est livrée sans un seul chiffre de couverture vaccinale, sans nommer les maladies ni les épidémies concernées. L’affirmation est plausible ; elle est ici une assertion, pas une information.

La berceuse finale

L’article s’ouvre sur une angoisse (« Êtes-vous à jour de vos vaccins ? » [1]) et se referme sur un calmant : « si vous avez des doutes sur vos vaccins, il est possible de faire des rattrapages » [1]. Entre les deux, un programme de devoirs : « télécharger la carte Vitale et télécharger mon Espace santé » [1], demander en fin de consultation si elle sera bien reportée « sur leur dossier médical » [1]. Le lecteur est même trié en « bons élèves » [1] et en mauvais : la métaphore scolaire transforme une défaillance d’organisation en défaut de conduite individuelle. (La phrase du pharmacien est d’ailleurs grammaticalement égarée, « il faut qu’il demande, en fin de consultation, si elle va être sur leur dossier médical » [1] : on ne sait plus qui demande quoi à qui, comme si les sujets se perdaient en route.) Anxiété montée, anxiété redescendue, gestes prescrits : c’est la structure d’un contenu de bien-être, pas le compte rendu d’un fiasco public. Chez Huxley, le citoyen n’est pas tant trompé qu’apaisé ; ici, il est apaisé, puis renvoyé télécharger deux applications.

Ce dont un lecteur aurait besoin à la place

Le rapport de la Cour des comptes est public et consultable sur le site de l’institution : c’est là que se trouvent les chiffres, les recommandations et les noms des services concernés. Le lecteur aurait aussi besoin de l’histoire du DMP que l’article effleure sans la raconter : qui l’a conçu, qui l’opère, combien d’années d’abandons et de relances, à quel coût. Sur tous ces points, franceinfo ne dit rien, et nous ne comblerons pas le silence à sa place : notre critique se limite à ce que la page contient, c’est-à-dire une inquiétude, deux applications à télécharger, et un État sans mains.