Samedi 3 octobre, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté pour le droit au logement à Madrid et dans d’autres villes espagnoles, après le rejet par l’hémicycle des textes du gouvernement Sánchez [1][2]. Deux médias français, franceinfo et RFI, ont couvert l’événement. Leurs articles partagent des phrases entières, mot pour mot, et un même geste : présenter un conflit politique sur les chiffres comme une simple fourchette, et une crise structurelle comme un accessoire de campagne.

Une fourchette qui n’est pas une marge d’erreur

Le titre de franceinfo mérite une lecture lente : « une manifestation pour le droit au logement rassemble entre 70 000 et 500 000 personnes » [1]. Le verbe est affirmé, l’objet est un écart de un à sept. RFI écrit dans son article : « Quelque 70 000 personnes, selon les autorités, à 500 000, selon le syndicat des locataires » [2]. Aucun des deux ne dit comment ces chiffres sont produits, par qui, selon quelle méthode ; aucun ne signale que l’écart entre le compte des autorités et celui du syndicat est lui-même un objet de dispute politique. Franceinfo, lui, choisit ses verbes : les autorités « ont recensé » 70 000 manifestants, le syndicat « affirme » que 500 000 personnes ont défilé [1]. L’un compte, l’autre prétend ; la hiérarchie de crédibilité est inscrite dans la grammaire, sans qu’un mot la justifie. Nous ne pouvons pas, à partir de ces deux articles, dire lequel des chiffres est plus proche du réel, et c’est précisément le problème : le lecteur reçoit une fourchette et l’impression d’avoir été informé, alors qu’il a surtout reçu deux récits concurrents de la même journée sans les outils pour les départager. C’est l’opération la plus élémentaire de la novlangue médiatique, présenter une contestation comme une incertitude technique. RFI titre au passage « des manifestations monstres » [2] : beaucoup de spectaculaire pour un compte rendu qui avoue, une ligne plus bas, ignorer l’ampleur réelle.

Le rejet sans mains

Franceinfo : « le rejet des textes portés par le gouvernement […] a relancé les interrogations sur d’éventuelles législatives anticipées » [1]. Rejeté par qui ? L’article ne le dit pas : pas un nom de parti, pas un vote, pas une majorité. La voix passive est l’opération grammaticale la plus ancienne de la novlangue, l’action sans acteur. RFI, sur le même événement, écrit : « le Parti populaire (droite), Vox (extrême droite) et Junts (indépendantiste catalan) ont voté contre les deux textes du gouvernement » [2]. L’information existait donc, à portée de plume. Le lecteur de franceinfo saura qu’il y a eu un « rejet » ; il ne saura pas que la droite, l’extrême droite et un parti indépendantiste catalan l’ont rendu possible. Même événement, deux traitements, et une asymétrie d’information que rien ne signale.

Une crise « déclenchée » par une femme de 87 ans

Les deux articles contiennent, quasi mot pour mot : « La crise actuelle a été déclenchée par l’expulsion, la semaine dernière, de Maricarmen Abascal » [1][2]. Cette Madrilène de 87 ans, chassée de son logement après qu’une société immobilière a voulu augmenter son loyer de 275 %, est devenue « le symbole de la crise du logement » [1]. Le mécanisme est huxleyen : l’anecdote émouvante et consommable en tête, la structure en une ligne de queue d’article. RFI donne au moins la structure : « D’après la Banque d’Espagne, le pays, où vivent quelque 50 millions d’habitants, compte un déficit de 700 000 logements », et nomme « les plateformes touristiques comme Airbnb et les fonds d’investissement » accusés de faire flamber les prix [2]. Franceinfo s’arrête à l’anecdote : pas de déficit, pas de plateformes, pas de fonds (hormis leur mention dans la seule énumération des décrets rejetés) [1]. Chez lui, la crise naît le jour de l’expulsion d’une vieille dame ; elle n’a ni histoire, ni cause, ni chiffre. Une crise « déclenchée » la semaine précédente est une crise sans responsabilité, donc sans politique, donc purement sentimentale : la version du logement qui se consomme sans rien changer.

« Atout électoral » : la crise comme accessoire de campagne

RFI pose la question qui structure la fin de son article : « Pedro Sanchez peut-il pour autant transformer la crise du logement en atout électoral ? » [2]. La crise d’un pays à qui il manque 700 000 logements devient, dans cette phrase, une ressource dans le jeu d’un homme. Suit un long développement de l’historien Benoît Pellistrandi, où l’on lit ce que Sánchez « pense », ce qu’il « se dit », ce qu’il « arguera » : des élections le 29 novembre pour que le jugement concernant son épouse n’ait pas eu lieu, une campagne fondée sur « l’absence de condamnation », les affaires de corruption présentées comme « mensonges et complots montés par la droite médiatique » [2]. Aucun de ces verbes n’est au conditionnel journalistique ; c’est de la lecture de pensée présentée comme de l’analyse, sans que l’article signale le caractère spéculatif de la reconstruction. Les manifestants, eux, ont une plateforme, et elle est citée : la grève générale, « en finir avec le business du logement », « Madrid sera la tombe des rentiers », « distribuer ce pouvoir que nous avons ici vers les quartiers » [2]. Mais elle occupe moins de place interprétative que le scénario électoral d’un historien. Le cheval de course électoral est la distraction huxleyenne par excellence : la question « qui va gagner ? » remplace la question « qui va être logé ? ».

Duckspeak : la même phrase, deux fois

Il faut le lire pour le croire. Plusieurs cortèges, marchant derrière une large banderole « Vers la grève générale », ont convergé vers une autre vaste place du centre-ville : phrase intégrale chez franceinfo [1] et chez RFI [2]. D’après la presse espagnole, le Premier ministre s’est donné quelques jours pour évaluer la situation et convoquer, ou non, d’éventuelles élections anticipées : intégrale également [1][2]. Le paragraphe Abascal, quasi intégral. Deux rédactions différentes publient le même texte, sans mention d’agence ni signature de dépêche ; l’hypothèse la plus probable, et il faut la marquer comme inférence plutôt que comme fait, est celle d’un fil d’agence commun repris tel quel. Le lecteur qui consulte les deux médias croit croiser deux comptes rendus ; il lit deux exemplaires du même. C’est le duckspeak orwellien, le cancanage répété sans examen. Et « la presse espagnole », invoquée par les deux articles pour la chronologie électorale, reste une masse anonyme : aucun titre n’est nommé [1][2]. RFI greffe sur ce squelette un vrai travail de correspondant à Madrid, slogans et portraits de manifestants [2] ; franceinfo publie le squelette presque seul, noyé dans la navigation de son site [1]. Mais le squelette porte l’essentiel du cadrage, et personne ne l’a examiné.

Ce dont un lecteur aurait besoin à la place

La colère a des auteurs, des chiffres et des causes. La couverture, elle, a une dépêche.