La preuve par invocation consiste à citer une source comme si elle tranchait la question, tout en retenant tout ce qui permettrait au lecteur de la vérifier. Le verbe fait le travail : un rapport « montre », « démontre » ou « confirme » ; des « experts » ont « estimé ». Le rapport lui-même n’apparaît jamais : ni son auteur, ni un seul de ses chiffres, ni une seule phrase citée. Une affirmation flanquée d’une source a l’air d’une preuve, et il ne reste au lecteur qu’à acquiescer, puisqu’il n’a rien à quoi confronter l’affirmation.

Un article sur l’anniversaire de la réunification allemande le fait dès son chapeau :

Le mécanisme se retrouve dans l’information économique sous la forme d’un étalon que personne ne montre. Deux médias couvrant le même rapport sur l’emploi ont fait du « raté » par rapport aux prévisions le fait central de leur article, l’un fixant l’attente à 84 000 emplois, l’autre à 90 000. Aucun ne dit qui attendait ce chiffre, ni pourquoi les deux diffèrent ; l’étalon qui transformait un nombre en déception était invoqué, jamais défini.

Les responsables peuvent fournir eux-mêmes l’invocation, et le média qui la relaie sans vérifier en hérite. Annonçant de nouveaux pouvoirs sur les vélos électriques en libre-service, un maire affirmait disposer de « clear evidence that the current approach is not working » (« preuves claires que l’approche actuelle ne fonctionne pas »). L’article a imprimé la phrase et poursuivi : aucun nombre de plaintes, aucun chiffre d’accidents, aucune comparaison entre les arrondissements dont la mosaïque de règles était le problème annoncé. Les seuls chiffres concrets du texte (déplacements à vélo en forte hausse, réseau de pistes cyclables multiplié) allaient plutôt dans l’autre sens.

L’indice : une source qui fait le travail d’un verbe. Quand une phrase affirme que quelque chose a été démontré, cherchez ce qui l’a été. Si l’article a le document, il peut le citer ; s’il ne l’a pas, « démontre » est une affirmation sur le rapport, pas un constat tiré de lui.