Un titre qui tranche, un corps qui recule

Le titre de France-Soir est une affirmation sans condition : « France en faillite, faites vos jeux, rien ne va plus : Goldman Sachs ouvre le PMU de la dette » [1]. La faillite y est décrétée, le casino est ouvert, et l’ouverture est présentée comme un fait. Puis on lit le corps de l’article, qui dit autre chose : « Goldman Sachs et Deutsche Bank ne vendent pas officiellement un pari sur la faillite française » [1]. Le titre affirme donc ce que l’article lui-même concède que les banques n’affirment pas. La faillite est dans le titre, pas dans les faits.

Notez l’adverbe, « officiellement », qui fait un travail considérable : il nie le pari tout en le plantant dans la tête du lecteur. Les banques ne vendent pas officiellement un pari sur la faillite ; donc elles en vendent un, officieusement. Voilà le mécanisme orwellien de la pièce, inversé par rapport au Newspeak classique. D’ordinaire, l’euphémisme adoucit le réel ; ici, le corps de l’article reprend les euphémismes des banques (des instruments permettant d’exprimer différentes « anticipations », ou de « couvrir des risques déjà présents dans un portefeuille » [1]) pendant que le titre durcit la même réalité en verdict. Le même texte tient les deux langues à la fois : de la doublepensée en une seule page.

Les guillemets qui argumentent, les sources qui s’évaporent

Deux petits dispositifs font le reste du travail. D’abord les guillemets : la dette d’une « grande puissance » européenne [1]. Ils invitent le lecteur à sourire de l’idée même ; aucun fait n’est offert, ni pour ni contre, et la ponctuation argumente à la place de la démonstration. Ensuite les sources : tout l’article repose sur « révèle Bloomberg » [1], sans date, sans nom de journaliste, sans lien. « Deutsche Bank précise même » [1] : précise à qui, dans quel document, via quel porte-parole ? Aucun interlocuteur n’est nommé, nulle part. Le lecteur doit croire France-Soir sur parole, qui renvoie à Bloomberg sur parole, qui cite des personnes que nous ne connaîtrons jamais.

Puis il y a cette phrase passive, reprise sans examen : ces produits « n’ont pas été conçus spécifiquement en réaction aux événements politiques actuels » [1]. Conçus par qui, alors, et quand ? L’article vient pourtant d’écrire, plus haut, que ces paniers sont proposés « pour miser sur les conséquences financières du scrutin » [1]. La contradiction est posée sur la table et laissée là. Si l’on prend au sérieux la phrase de Deutsche Bank, les paniers existaient avant le scrutin, et « Goldman ouvre le PMU de la dette » devient l’ouverture d’un guichet ordinaire plutôt qu’un événement. L’article ne suit pas ce fil ; toute la charge sensationnelle du titre repose sur une impression de nouveauté que le corps ne démontre jamais.

Le casino comme anesthésie

Car la métaphore, elle, est partout. « Le PMU a trouvé une nouvelle clientèle, les chevaux sont remplacés par les obligations » [1] ; « Pendant que les Français s’interrogent sur un avenir politique incertain, les salles de marché préparent leurs combinaisons financières » [1] ; le titre convoque même le croupier (« faites vos jeux, rien ne va plus »). Voilà la partie Huxley de la pièce : la dette publique devient une course d’hippodrome, le lecteur un spectateur qui savoure le suspense, et le frisson du pari remplace le travail de compréhension. Ce qu’il faudrait expliquer (ce qu’est une obligation AT1, qui sont les clients de ces paniers, ce que « couvrir un risque » signifie techniquement) est remplacé par ce qui divertit (des chevaux, des tickets, un croupier). Le dernier paragraphe enferme même le lecteur dans la logique des acteurs qu’il observe : déficit, dette et incertitude électorale y deviennent des « paramètres » à intégrer dans une « stratégie d’investissement et de rentabilité » [1]. Les Français s’interrogent ; les salles de marché, elles, ont un plan.

La meilleure intuition de l’article, et son plus grand vide

Pour être juste, le texte contient une vraie intuition, sa phrase la plus forte : « La perspective d’une France fragilisée devient ainsi une opportunité commerciale, sans que les banques aient besoin de choisir publiquement un candidat » [1]. C’est la formulation juste d’un fait réel : des acteurs peuvent monétiser l’instabilité politique sans s’exposer politiquement. Mais c’est une affirmation nue. Aucun exemple chiffré, aucun document marketing, aucune taille de marché, aucun économiste cité. Le mot « faillite » apparaît deux fois ; le nombre qui permettrait de la mesurer, zéro fois.

Ce dont un lecteur aurait besoin à la place

Un mot de prudence pour finir : nous ne critiquons ici que la couche France-Soir. La pièce Bloomberg n’étant pas devant nous, il est possible que son texte original soit plus mesuré, ou moins ; nous ne le savons pas, et nous préférons l’écrire plutôt que le lisser.