Dafroza Gauthier, « la chasseuse de génocidaires » selon le titre de France 24 [1], est morte à Reims le 3 octobre 2026. Le lendemain, deux rédactions françaises lui consacrent chacune un portrait. Lus côte à côte, ces portraits n’en forment qu’un. France 24 : « Pendant près de 30 ans, Dafroza Mukarumongi-Gauthier, ancienne ingénieure chimiste, a sillonné les collines du Rwanda avec son mari, sur leurs congés, puis pendant leur retraite, à la recherche de témoignages d’ex-tueurs, de prisonniers et de survivants » [1]. RFI : « Pendant près de 30 ans, cette ancienne ingénieure chimiste a sillonné avec son mari, sur leurs congés, puis durant leur retraite, les collines du Rwanda à la recherche de témoignages d’ex-tueurs, de prisonniers et de survivants » [2]. Même phrase, même déroulé, l’ordre de deux groupes de mots près. Les citations du veuf, le vertige et le gouffre, les « 70 et 80 personnes » exterminées du côté maternel : tout est dupliqué [1][2]. Mieux : la même coquille, « petits-enfants enfants », figure dans la citation d’Alain Gauthier chez les deux médias [1][2]. Personne n’a relu ; on a reproduit.

Le canardage en deux signatures

C’est le mécanisme que ce site traque sous le nom d’Orwell : le duckspeak, cette parole qui monte du larynx sans passer par la pensée, et que certaines traductions françaises de 1984 rendent par « canardage ». Ici, il est littéral. Rien dans les deux textes ne prouve qu’un média ait copié l’autre ; tout désigne un fil de presse commun, que les deux articles citent d’ailleurs comme source (l’annonce du décès « à l’Agence France-Presse », les souvenirs « racontés à l’AFP ») [1][2]. Mais le résultat est le même : les choix de cadrage d’une seule rédaction deviennent le vocabulaire de toutes. Ce que le fil ne contenait pas, aucun des deux médias ne l’a ajouté.

Le verbe sans sujet

La phrase la plus lourde du lot, France 24 la porte, et elle mérite une lecture lente : « En raison des liens historiques entre Paris et le régime du président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana, nombre de génocidaires ont trouvé refuge en France et bénéficié pendant des années d’un accueil ‘complaisant’, dénonçaient les Gauthier » [1].

Décortiquons. « Ont trouvé refuge » : personne n’a ouvert de porte ; les bourreaux s’y seraient glissés tout seuls. « Bénéficié d’un accueil » : même l’avantage est au passif ; l’accueillant n’existe pas grammaticalement. « Liens historiques » : la causalité reste dans le flou artistique ; on ne saura pas ce que ces liens ont livré, armé ou couvert. Reste le seul mot dur, « complaisant », et il est mis entre guillemets, à l’imparfait (« dénonçaient »), dans la bouche des Gauthier, c’est-à-dire d’une morte et de son veuf. L’accusation existe dans l’article, mais jamais dans la voix du journal. Le passif est l’alibi grammatical de l’État. Orwell, dans « La politique et la langue anglaise », décrivait déjà ce procédé : le passif choisi parce qu’il efface l’auteur du geste.

Et il y a plus troublant encore, dans le même article : la symétrie lexicale. La mère de Dafroza Gauthier « s’était réfugiée » dans une paroisse avant d’être abattue [1] ; les génocidaires, eux, « ont trouvé refuge en France » [1]. Même mot, même famille lexicale, pour la femme massacrée dans une église et pour les hommes qui ont « bénéficié pendant des années d’un accueil ‘complaisant’ » [1]. Rien n’indique une intention ; c’est vraisemblablement l’inertie d’une formule de fil. Mais c’est bien cela, l’effet Newspeak par défaut : une langue qui nivelle la distance morale sans que personne ne l’ait décidé.

Le silence le plus documenté

RFI est, paradoxalement, le plus riche et le plus silencieux des deux. Le plus riche : seul, il raconte l’instituteur « décapité » à la fin de l’année 1960, l’exil au Burundi, l’arrivée en France en 1973, le mariage en 1977 [2]. Le plus silencieux : de l’« accueil complaisant » et des « liens historiques » entre Paris et le régime Habyarimana, pas un mot. Ce régime apparaît bien chez RFI, mais uniquement comme employeur : « Pascal Simbikangwa, directeur du service de renseignement de l’ancien président Juvénal Habyarimana » [2]. Jamais comme partenaire de Paris.

Et RFI écrit, de sa propre main, le fait qui aurait dû appeler la question : l’abnégation de la défunte « a permis d’ouvrir une longue série de procès en France, le premier en 2014 » [2]. Vingt ans séparent le génocide du premier procès ; aucun des deux articles ne demande pourquoi. Chez RFI, la chronologie est donnée sans cause. Chez France 24, la cause est donnée sans sujet, et prêtée à une morte.

L’émotion pré-mâchée

Les deux rédactions répètent le même surnom, « les Klarsfeld du Rwanda » [1][2], et le même cadre cynégétique (« la chasseuse » [1], « la traque » [2]). L’analogie n’est pas fausse ; elle est commode, et c’est le problème. Elle range l’histoire dans un chapitre moral déjà refermé, la chasse aux nazis, où le lecteur sait d’avance quoi ressentir ; elle transforme une question structurelle (pourquoi la France a-t-elle accueilli ces hommes pendant des années ?) en une galerie de grands individus. C’est le mécanisme Huxley : l’émotion livrée prête à consommer, qui dispense de la question. Le vocabulaire de la sainteté fait le reste : « une grande dame » [1], « son sacerdoce », « jusqu’à son dernier souffle » [2], « l’abnégation » [2]. Une fois canonisée, la combattante devient biographie ; son combat se dissout dans le pieux. RFI recueille même, auprès du président de la Communauté rwandaise de France, un hommage qui dit tout sans le savoir : « une personne qui n’avait pas de limites quand il s’agissait de mettre les personnes qui ont commis le génocide contre les Tutsis devant la justice » [2]. Ce que personne ne dit, c’est ce que la justice en a fait.

Ce que le lecteur n’apprendra pas

Les deux articles le répètent presque mot pour mot : le couple est à l’origine de la quasi-totalité des plaintes contre des Rwandais « soupçonnés » ou « suspectés » d’avoir pris part au génocide [1][2]. La prudence pénale est légitime ; la présomption d’innocence n’est pas un défaut. Mais jumelée à un silence total sur les suites, elle installe un suspense perpétuel. Combien de procès ? Quelles condamnations, quels acquittements, quels classements ? Que devient le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, cofondé en 2001 [1][2] ? Aucun des deux textes ne le dit. Spéculation à signaler comme telle : le fil de presse ne le disait sans doute pas non plus ; mais deux rédactions l’ont reproduit tel quel, et c’est précisément le sujet. Dafroza Gauthier disait que « la justice permet de faire le deuil » [1] ; ses obituaires offrent l’inverse, un deuil sans dossier de justice.

Ce dont le lecteur aurait besoin à la place

D’abord, le dossier officiel : le rapport de la commission Duclert, remis en 2021 après avoir été commandé par la présidence française pour examiner le rôle de la France au Rwanda, documente ce que l’obituaire de France 24 ne dit qu’en citation attribuée, et celui de RFI pas du tout. Ensuite, l’état civil des procès : le nombre d’affaires ouvertes à la suite des plaintes du CPCR, leurs issues, ce qui reste en instance ; les débats des cours d’assises sont publics. Enfin, la question que personne ne pose : qui, nommément, dans l’appareil d’État français, a « accueilli » ? Le passif de la dépêche a un sujet ; il est dans les archives. Dafroza Gauthier résumait sa méthode en une phrase : au procès, « réhabiliter les victimes, dire leurs noms et ce qu’elles étaient » [1]. Une obituaire à sa hauteur appliquerait le même soin aux responsables, en commençant par rendre un sujet à leurs verbes.