France-Soir publie un bilan des « années Macron » pour la science française, et ce bilan part de données réelles : l’Observatoire des sciences et techniques (OST), le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), les évaluations PISA. La France « est passée de la cinquième à la dixième place mondiale en matière d’audience scientifique entre 2005 et 2024 » ; sa part des références mondiales recule de 4,3 % à 2,7 % [1]. Les chiffres existent, ils sont datés, ils sont attribués. Le problème de l’article n’est donc pas l’invention, c’est la fabrication : ce qui est assemblé autour des chiffres, et ce qui en est soigneusement retiré.

Le mot que l’institution n’a pas prononcé

La phrase la plus révélatrice du texte est une apposition. La France recule au classement, « une dégénérescence, documentée par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur » [1]. Grammaticalement, c’est le HCERES qui documente la « dégénérescence ». Or un organisme d’évaluation documente des classements, des parts de citations, des trajectoires ; « dégénérescence », avec sa charge quasi biologique, est le mot du journaliste, glissé dans la phrase juste assez près de l’institution pour emprunter son autorité. Impossible de vérifier, à partir du seul article, le vocabulaire exact du rapport ; c’est précisément le problème : le lecteur ne peut plus démêler ce qui émane de l’organisme et ce qui émane de la plume.

Dénoncer le slogan, pratiquer le slogan

Soyons justes : l’article contient une critique de la novlangue gouvernementale d’une précision rare. « La recherche ne se décrète pas à la tribune, pas plus que le niveau scolaire ne remonte en conférence de presse » ; « la question n’est donc pas de savoir combien de fois l’exécutif a prononcé le mot excellence » ; les « slogans soigneusement calibrés », les « opérations de com’ » [1]. Orwell appelait cela les mots sans signification : des termes choisis pour l’émotion qu’ils dégagent plutôt que pour l’image qu’ils dessinent. « Excellence » en est un spécimen parfait, et « réarmement intellectuel », promesse martiale citée en ouverture, en est un autre [1].

Mais la pièce répond à cette novlangue par sa copie inversée. « Tiers-mondisation », « dégénérescence », « Paris perd pied », et en chute : « Ces dix dernières années auront été un cauchemar » [1]. Chacun de ces mots est calibré exactement comme ceux qu’il dénonce. « Excellence » apaise, « cauchemar » indigne ; aucun des deux n’informe. Le lecteur reçoit le frisson de l’effondrement, jamais la mécanique de la chose. C’est le mécanisme huxleyen à l’état pur : l’émotion comme substitut de l’explication, l’indignation consommée à la place de la compréhension. L’article dénonce une « opération de com’ » et en conduit une autre, de signe contraire. Le « nous découvrons aujourd’hui » [1] fabrique au passage un sujet collectif soudé dans la stupeur, exactement ce que fait la rhétorique qu’il fustige.

Un coupable sans politique

Le procédé le plus lourd de conséquences est la personnalisation. Le responsable a un visage et un sobriquet, « le Mozart de la finance » ; le recul devient un « échec politique et personnel » [1]. Ce que cette mise en scène exclut se mesure à ce que l’article ne nomme jamais : pas un ministre de la recherche, pas une loi, pas un organisme financeur, pas un chiffre budgétaire. Les chercheurs y sont « confrontés aux contraintes administratives » et aux « obstacles qui étouffent leur travail », sans qu’une seule de ces contraintes soit désignée [1]. Le texte exige des « explications, plutôt que de nouvelles opérations de com’ » [1], et il fournit un visage.

Il détient pourtant la phrase qui démentit son propre cadre : « La tiers-mondisation de la France précède l’arrivée de Macron à l’Élysée, tout comme le recul scientifique » [1]. Le recul commence avant l’accusé. Plutôt que de rouvrir le dossier, la pièce change le motif : ne pas avoir inversé une tendance longue devient l’échec « personnel ». Et la phrase la plus explicative du texte, celle où l’Observatoire décèle, « selon Les Échos », une « recomposition globale de la hiérarchie scientifique mondiale » [1], est aussitôt recouverte par « Paris perd pied et recule plus vite que la plupart de ses voisins » [1]. Une recomposition mondiale a, par définition, des causes mondiales. L’article liste les pays qui rattrapent la France, Espagne, Corée du Sud, Pays-Bas [1], sans jamais se demander ce qui a changé dans le monde ; la Chine, par exemple, n’apparaît pas une seule fois dans le texte. Le cadre personnel ne peut pas accueillir une cause structurelle ; il l’évacue.

Notons au passage la chaîne de transmission : l’OST est cité « selon Les Échos » [1]. Le lecteur reçoit une donnée officielle filtrée deux fois, et la seule phrase de l’Observatoire qui lui parvienne est celle qui sert le mieux le réquisitoire.

L’empilement

Dernier procédé : la fusion d’objets hétérogènes. L’audience internationale des publications scientifiques (un indicateur d’influence de la recherche) et les résultats PISA (un indicateur scolaire) sont soudés en un seul récit de déclin national : « ce problème dépasse désormais les laboratoires » [1]. Deux systèmes, deux politiques publiques, deux chaînes de responsabilité ; une seule émotion. Le titre avait déjà rendu son verdict, « le bilan embarrassant des années Macron » [1], et la phrase finale, « Ces dix dernières années auront été un cauchemar » [1], fonctionne moins comme une conclusion que comme un cri rituel : une minute de haine en forme de chute.

Ce dont le lecteur aurait besoin à la place

Un bilan qui veut être plus qu’une com’ inversée doit faire ce qu’il exige de l’exécutif : nommer, chiffrer, dater. Faute de quoi, le « cauchemar » n’est que le slogan de l’autre bord, et le lecteur n’en sait pas plus qu’avant.