Le 12 octobre au matin, l’histoire a traversé la Manche et l’Atlantique. La BBC titre : « French supermarket fridges heated to 50C in ‘unprecedented’ cyber attack » (Des frigos de supermarchés français chauffés à 50 °C lors d’une cyberattaque « sans précédent ») [1]. CBS, le même jour : « Hackers heat up refrigerators at hundreds of supermarkets: “Unprecedented” » (Des pirates font chauffer les réfrigérateurs de centaines de supermarchés : « Sans précédent ») [3]. Dans un précédent texte, nous suivions le mot « inédit », né dans un message X de Dominique Schelcher et promu jusqu’aux chapeaux de trois rédactions françaises ; l’adjectif a depuis appris l’anglais. Les deux titres le mettent entre guillemets, donc l’attribuent ; aucun des deux ne le met à l’épreuve. Le mécanisme est connu ; ce qui est nouveau, c’est ce que chaque langue reçoit.
« Sophisticated » en anglais, « pas si sophistiqué » en français
CBS relaie le consultant Antoine Hautin : en touchant des centaines d’équipements simultanément, l’attaque témoigne d’« a certain level of sophistication » (un certain niveau de sophistication) [3]. C’est la version anglophone : un adversaire habile, un événement sans précédent.
La version francophone, dans le même cycle d’actualité, contient sa propre réfutation. franceinfo titre : « Un piratage “pas si sophistiqué que ça” » [4]. Le hackeur éthique Clément « SaxX » Domingo y affirme que « des cybercriminels ont pris la main sur ces équipements avec un mot de passe hyper simple, puisque c’était à chaque fois la date du jour qui permettait de se connecter à tous ces équipements » [4]. L’expert Benoît Grunenwald : « Il semble que ce soit une opération qui ait été menée sans trop de difficulté » [4]. La spécialiste Marta Rybczynska : « Plusieurs failles de sécurité ont été documentées, les dernières remontant à avril 2025 », et « les attaquants ont utilisé une de ces failles connues » [4].
Le lecteur anglophone reçoit « sophisticated » ; le lecteur français apprend que le mot de passe était la date du jour.
Ces affirmations sont des déclarations d’experts à la radio, pas des constats judiciaires ; le détail du mot de passe repose sur un seul intervenant [4] et cette critique le traite comme non vérifié. Mais CBS, dans l’article même qui sert la « sophistication », rapporte que l’agence nationale « had already identified » (avait déjà identifié) une « vulnerability in software supplied by a Danish company » (vulnérabilité dans un logiciel fourni par une entreprise danoise) [3]. Déjà identifiée, donc, avant l’attaque. Un événement « unprecedented » dont la faille avait été repérée par l’agence publique compétente : l’adjectif ne décrit plus l’événement, il dédouane les équipements. franceinfo [4] contient d’ailleurs aussi la citation de Hautin (« certaine sophistication »), sans la réconcilier avec son propre titre ; au moins la contradiction y est visible. En anglais, un seul des deux pôles a traversé.
La phrase qui change d’arme selon la langue
Le commissaire européen Christophe Hansen a condamné l’attaque. La BBC le cite : « the weaponisation of food has become a reality » (l’utilisation de l’alimentation comme arme est devenue une réalité) [1]. CBS le cite : « such “exploitation of food” was now a “reality” » (une telle « exploitation de l’alimentation » était désormais une « réalité ») [3]. La phrase d’origine, selon le corpus de notre précédent texte, était « l’instrumentalisation de l’alimentation est devenue une réalité ». Une phrase, trois calibres : instrumentalisation, weaponisation, exploitation. La BBC arme le commissaire ; CBS le désarme ; aucune des deux ne signale le choix. Le niveau de menace perçu par le lecteur est fixé par un traducteur invisible, et personne ne lit les trois langues à la fois.
L’attribution par voisinage
L’attaque n’a « pour l’heure, pas été revendiquée » [4], et aucun des quatre textes ne nomme de suspect. CBS n’échappe pas à cette absence ; il l’habille. « The incident comes against the background of growing concern over the potential havoc that can be caused in Europe » (L’incident survient sur fond d’inquiétude croissante quant aux ravages qui pourraient être causés en Europe), avant de rappeler qu’Emmanuel Macron « ordered measures to protect France’s critical infrastructure from Russian “hybrid attacks” » (a ordonné des mesures pour protéger les infrastructures critiques de la France contre les « attaques hybrides » russes) [3]. Suit le paragraphe sur les équipements industriels désormais connectés, puis la citation de Hautin sur la « sophistication » [3]. Trois paragraphes, une escalade implicite : guerre hybride russe, équipements vulnérables, attaquant sophistiqué. CBS n’écrit nulle part que la Russie est responsable ; il dispose le décor pour que le lecteur le déduise. Et le passif « comes against the background of » (survient sur fond de) efface le choix : un fond n’est pas choisi, il survient.
Le contraste est instructif : franceinfo met en scène l’incompréhension, une caissière qui demande « Quel est l’intérêt ? Il n’y en a aucun » [2] ; CBS remplit le même vide avec de la géopolitique. Deux façons de ne pas poser la question du motif. Et Domingo, l’expert qui démonte la « sophistication », fournit lui-même le lexique qui manquait : « une volonté de nuire, de saboter, et de déstabiliser » [4]. Le vocabulaire de la déstabilisation arrive de chaque côté de la Manche avant toute attribution ; nous notions déjà que le lexique de la guerre alimentaire précédait l’ennemi désigné, il s’installe.
« Legacy », « obsolète », « older models » : un aveu en trois traductions
Le communiqué de Danfoss change de douceur selon la langue. CBS : des produits « legacy » qui « no longer receive software or security updates » (ne reçoivent plus de mises à jour logicielles ni de sécurité), les AK-SM800 et AK-SC355, un « outdated firmware » (micrologiciel obsolète) [3]. franceinfo : des « produits obsolètes » qui « ont atteint leur fin de vie » [4]. La BBC : « older models whose security software could not be updated to ward off a risk they had identified » (des modèles plus anciens dont le logiciel de sécurité ne pouvait pas être mis à jour pour parer un risque qu’ils avaient identifié) [1]. C’est la phrase la plus lourde du corpus anglophone, livrée à plat : le risque avait été identifié ; le logiciel ne pouvait plus être corrigé. Aucune question ne suit. « Legacy » est la plus douce des trois formules : un héritage se conserve, une négligence se corrige. Nous avions décrit comment « obsolète » transformait une décision d’arrêt des correctifs en propriété de l’objet ; « legacy » pousse d’un cran. Et Danfoss « gave no figures » sur les systèmes touchés [3] ; le nombre de régulateurs en fin de vie encore en service n’apparaît dans aucun des quatre textes.
Même mécanisme de fusion dans le paragraphe Ahold Delhaize : l’enseigne néerlandaise « was also dealing with a “security issue” » (était également confrontée à un « problème de sécurité ») [3]. Le « also » implique un lien que l’article n’établit jamais ; deux incidents, rien dans le matériau n’indiquant qu’ils sont liés, fusionnent dans la mémoire du lecteur.
Ce que font celles et ceux qui ont perdu 60 000 euros
À Étréchy, Marie a trouvé « de la fumée qui sortait un petit peu » de ses chambres froides, « ça aurait pu prendre feu », et jeté « des cartons complets de baguettes, de viennoiseries, de pâtisseries », « environ 60 000 euros » à la benne [2]. Sa réponse tient en un geste : « elle a débranché le boîtier qui relie ses réfrigérateurs à l’internet mondial » [2]. À Issy-les-Moulineaux, Ina Genetay : « on a tout éteint, tout déconnecté pour ne pas qu’il y ait une autre possibilité de venir nous pirater sur nos frigos » [4]. Les gérantes exécutent, magasin par magasin et après la perte, la mesure que le communiqué de Danfoss liste en dernière position : « la suppression de l’exposition directe à internet le cas échéant » [4]. La Fédération du commerce et de la distribution, elle, réclame de Danfoss et des frigoristes « une transparence totale » [4] ; l’Anssi est saisie, le Premier ministre « suit le dossier personnellement » [4].
Le récit, lui, sert d’abord la chaleur : des gérants « hit by a wave of hot air » (frappés par une vague d’air chaud), « even small fires » (voire de petits incendies), la photo BFMTV d’un congélateur à 26,5 °C dans le rayon glaces, l’application d’un gérant Carrefour affichant « 95 °C » [1][4]. Le chiffre qui fait l’histoire est 50 °C ; le chiffre qui ferait la responsabilité n’existe dans aucun texte. Les feux eux-mêmes changent de taille en traversant la Manche : « even small fires » (voire de petits incendies) chez la BBC [1], « the outbreak of fires » (le déclenchement d’incendies) chez le parquet cité par CBS [3].
Ce dont le lecteur aurait besoin à la place
- La vérification, par l’Anssi ou l’Ofac, de l’affirmation du mot de passe égal à la date du jour : elle repose pour l’heure sur un seul expert à la radio [4].
- Le nombre de régulateurs AK-SM800 et AK-SC355 encore en service en France et en Europe ; Danfoss n’a donné aucun chiffre [3], et l’agence française coordonne avec ses homologues européens [3].
- La réponse à la question déjà posée ici : la faille exploitée est-elle l’une de celles documentées jusqu’en avril 2025 [4] ?
- Le texte original de la phrase de M. Hansen, et l’affichage explicite des choix de traduction de chaque rédaction.
- Un lien établi ou nié entre l’incident Ahold Delhaize et l’attaque française, plutôt qu’un « also » [3].
- Le suivi de la demande de « transparence totale » de la FCD [4] : qui a exposé directement à internet des contrôleurs en fin de vie, et depuis quand.
Incertitudes : les chiffres divergent (environ 500 magasins sur 15 000 chez la BBC [1] ; 300 Intermarché/Netto, moins d’une centaine de Coopérative U, 80 Carrefour, une trentaine de Monoprix chez franceinfo [4]) ; le mot de passe et la « faille connue » sont des assertions d’experts, pas des constats ; la critique repose sur quatre textes parus sur deux jours.
